Arrivé à Jérusalem le 31 août, le président congolais y a rencontré son homologue Isaac Herzog et le Premier ministre Benjamin Netanyahu. Les discussions ont notamment porté sur le renforcement des relations économiques et sécuritaires entre la RDC et Israël.
Sur le papier, tout semble séduisant. Un chef d’État cherche des partenaires, négocie, attire des investissements et tente de renforcer les relations de son pays.
Mais une diplomatie ne se mesure pas seulement au nombre de voyages, aux poignées de main ou aux accords annoncés. Elle se mesure aussi à la cohérence des principes qu’elle défend.
Et c’est précisément là que le voyage de Félix Tshisekedi en Israël soulève des questions.
Une diplomatie active, mais pour quels résultats ?
Depuis son arrivée au pouvoir, Félix Tshisekedi revendique une diplomatie plus offensive, plus présente et davantage tournée vers les partenaires internationaux.
La RDC cherche des investissements, des coopérations sécuritaires, des partenariats économiques et un soutien international face à l’insécurité persistante dans l’Est du pays. Cette volonté est légitime.
Mais une question demeure : quels résultats concrets cette diplomatie produit-elle pour le Congolais ordinaire ?
Dans l’Est de la RDC, les populations continuent de vivre avec la peur, les déplacements forcés, les violences et les destructions. Le pays réclame depuis des années une implication plus forte de la communauté internationale pour faire pression sur les responsables des violences et obtenir justice pour les victimes.
Kinshasa veut notamment faire reconnaître le GENOCOST, afin que les crimes commis contre les populations congolaises dans l’Est ne soient ni oubliés ni banalisés.
Cette bataille pour la reconnaissance et la justice mérite d’être menée jusqu’au bout.
Mais elle impose également une exigence : la même boussole morale doit s’appliquer partout.
Israël, Gaza et la question de la cohérence
Le problème n’est pas que le président congolais dialogue avec Israël.
Un État souverain a le droit de multiplier ses partenariats et de défendre ses intérêts. Coopérer avec un pays ne signifie d’ailleurs pas nécessairement approuver toutes ses politiques.
Le problème est ailleurs : peut-on réclamer avec force la solidarité internationale face aux souffrances des Congolais tout en restant beaucoup plus discret lorsqu’il s’agit des souffrances des Palestiniens à Gaza ?
Depuis le début de la guerre à Gaza, le terme de « génocide » est employé par plusieurs organisations, experts, intellectuels et responsables internationaux pour qualifier les crimes présumés commis contre les Palestiniens. La question fait également l’objet d’une procédure devant la Cour internationale de Justice, qui n’a pas encore rendu de jugement définitif établissant l’existence d’un génocide.
Cette précision juridique est importante. Mais elle ne doit pas servir de prétexte pour détourner le regard de l’ampleur de la catastrophe humanitaire.

Les droits humains ne deviennent pas relatifs en fonction de l’identité de celui qui souffre.
Un enfant congolais tué dans l’Est de la RDC mérite justice.
Un enfant palestinien tué à Gaza mérite également justice.
Jérusalem : un choix diplomatique qui n’est pas neutre
La question devient encore plus sensible lorsqu’il est question de Jérusalem.
Le rapprochement entre Kinshasa et Tel-Aviv intervient alors que les autorités congolaises ont évoqué le transfert de leur représentation diplomatique de Tel-Aviv vers Jérusalem, ainsi que l’ouverture éventuelle d’une ambassade israélienne à Kinshasa.
Or le statut de Jérusalem demeure l’un des dossiers les plus sensibles du conflit israélo-palestinien.
Les Palestiniens revendiquent Jérusalem-Est comme capitale de leur futur État, tandis qu’une grande partie de la communauté internationale considère Jérusalem-Est comme faisant partie du territoire palestinien occupé et considère que le statut définitif de la ville doit être réglé par négociation.
Dès lors, le choix diplomatique de Kinshasa ne peut pas être considéré comme un simple détail protocolaire.
Lorsqu’un État choisit Jérusalem comme siège diplomatique, il envoie nécessairement un signal politique.
Et ce signal mérite d’être expliqué aux Congolais.
La France, la Belgique et une évolution internationale
Cette question se pose d’autant plus que plusieurs pays occidentaux ont récemment fait évoluer leur position sur la reconnaissance de l’État de Palestine.
La France a officiellement reconnu l’État de Palestine en septembre 2025. La Belgique, de son côté, a annoncé en 2025 une décision politique allant dans le sens d’une reconnaissance, avec une mise en œuvre liée à certaines conditions.
Le mouvement diplomatique international autour de la question palestinienne s’est donc renforcé.

Dans ce contexte, la RDC peut naturellement choisir sa propre politique étrangère.
Mais elle doit pouvoir expliquer où elle se situe sur la question des droits du peuple palestinien, du statut de Jérusalem et du respect du droit international.
Car une diplomatie crédible ne consiste pas uniquement à multiplier les partenaires.
Elle consiste aussi à savoir défendre des principes, y compris lorsqu’ils sont inconfortables.
Netanyahu et la justice internationale
Un autre élément rend le débat particulièrement sensible : le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu fait l’objet d’un mandat d’arrêt délivré par la Cour pénale internationale.
Il faut évidemment rappeler qu’un mandat d’arrêt n’est pas une condamnation. La culpabilité d’une personne doit être établie par une juridiction compétente.
Mais le simple fait qu’un mandat ait été délivré par la CPI place la question de la justice internationale au cœur du débat diplomatique.
Or la RDC elle-même réclame depuis longtemps que les auteurs présumés des crimes commis sur son territoire soient poursuivis et sanctionnés.
Comment défendre la justice internationale pour les victimes congolaises sans accepter que cette même justice puisse s’appliquer aux dirigeants et responsables d’autres États ?
C’est toute la question.
Kagame contre Netanyahu : la même exigence de justice ?
Kinshasa accuse le Rwanda de soutenir le M23 et réclame depuis longtemps davantage de pression internationale sur Kigali ainsi que des mécanismes permettant d’établir les responsabilités dans les crimes commis dans l’Est de la RDC.
La position congolaise est compréhensible : les victimes ont droit à la vérité, à la justice et aux réparations.
Mais cette exigence perdrait de sa force si elle devenait sélective.
Le droit international ne peut pas être une arme contre ses adversaires et devenir soudainement une question secondaire lorsqu’il s’agit de ses partenaires.
La RDC ne peut pas demander au monde de regarder les crimes commis chez elle tout en donnant l’impression de détourner les yeux lorsque les mêmes questions morales se posent ailleurs.
Le drapeau congolais brandi dans les manifestations pour la Palestine
Il existe d’ailleurs une image particulièrement symbolique de cette contradiction.
Dans plusieurs mobilisations de solidarité avec les Palestiniens, des manifestants ont brandi le drapeau de la République démocratique du Congo pour attirer l’attention sur les violences et les souffrances qui frappent également l’Est du pays.
Le message est clair : les drames ne devraient pas être mis en concurrence.
Pendant que certains manifestants utilisent le drapeau congolais pour rappeler au monde que la RDC souffre elle aussi, Kinshasa approfondit ses relations diplomatiques avec Israël.
Cette situation devrait au minimum provoquer un débat.

Une diplomatie de principes, pas seulement de communication
Le président Tshisekedi a parfaitement le droit de rechercher des investissements israéliens, de renforcer les relations sécuritaires avec Israël et de développer de nouveaux partenariats économiques.
Mais il peut aussi, dans le même temps, parler de Gaza.
Il peut condamner les attaques contre les civils.
Il peut rappeler le droit des Palestiniens à disposer d’un État.
Il peut défendre une solution politique au conflit.
Il peut soutenir le respect du droit international.
Coopérer avec Israël n’oblige pas la RDC à renoncer à ses principes.
Au contraire, c’est précisément lorsqu’un État entretient des relations étroites avec un partenaire qu’il doit être capable de lui parler franchement lorsque des principes fondamentaux sont en jeu.
La RDC mérite une diplomatie cohérente
La « diplomatie agissante » ne devrait pas être jugée au nombre de capitales visitées, de photos officielles publiées ou de poignées de main échangées.
Elle devrait être jugée à ses résultats.
Est-ce que l’Est de la RDC est plus sécurisé ?
Est-ce que les investisseurs arrivent réellement ?
Est-ce que les Congolais vivent mieux ?
Est-ce que la communauté internationale est davantage mobilisée contre les groupes armés et leurs soutiens ?
Et surtout : la RDC défend-elle les mêmes principes lorsqu’elle parle de ses propres victimes et lorsqu’il s’agit des victimes des autres ?
Voilà le véritable test de la diplomatie congolaise.
Félix Tshisekedi peut multiplier les partenariats. Il peut tendre la main à Israël comme à d’autres puissances. Il peut rechercher des investissements et des coopérations sécuritaires.
Mais il ne peut pas demander au monde de défendre la justice pour le Congo tout en donnant le sentiment que cette même justice devient secondaire ailleurs.
Les droits humains ne sont pas à géométrie variable.
Après tant de voyages, tant de rencontres et tant de déclarations, le peuple congolais est en droit de poser une question simple :
où sont les résultats, et où sont les principes ?
Car une diplomatie véritablement agissante n’est pas seulement celle qui voyage.
C’est celle qui agit, qui produit des résultats et qui reste cohérente avec les valeurs qu’elle prétend défendre.
