La guerre dans l’Est de la République démocratique du Congo s’est une nouvelle fois invitée au cœur des discussions africaines. Réunis à Luanda, du 29 au 30 août 2026, à l’occasion de la 26e session extraordinaire du Conseil exécutif et de la 21e session extraordinaire de l’Assemblée de l’Union africaine, les dirigeants africains ont placé la prévention et la résolution des conflits parmi leurs principales préoccupations.
Dans son intervention, le président angolais João Lourenço, champion de l’Union africaine pour la paix et la réconciliation en Afrique, a surtout insisté sur une réalité que Kinshasa ne cesse de mettre en avant : la crise dans l’Est congolais ne peut plus être analysée comme un problème strictement interne à la RDC.
Pour le chef de l’État angolais, la durée du conflit et ses répercussions dans les pays voisins en font désormais une question de sécurité collective régionale.
« L’insécurité qui règne dans l’Est du pays ne saurait être considérée comme un problème exclusivement congolais », a-t-il soutenu, évoquant notamment les déplacements de populations, la circulation des groupes armés, le trafic d’armes, mais aussi l’exploitation et le commerce illicites des ressources naturelles.
Une guerre qui déborde les frontières
Cette lecture régionale de la crise n’est pas nouvelle. Mais sa réaffirmation depuis Luanda intervient dans un contexte particulièrement sensible pour la RDC.
Depuis plusieurs années, l’Est du pays reste confronté à l’activisme de groupes armés et à une succession de crises diplomatiques impliquant directement ou indirectement plusieurs États de la région. La circulation des combattants et des armes, les mouvements massifs de populations et les accusations récurrentes d’ingérence ont progressivement transformé le conflit congolais en une équation sécuritaire régionale.
À Luanda, João Lourenço a donc insisté sur la nécessité de maintenir une médiation africaine active.
L’appel vise notamment le président togolais Faure Gnassingbé, désormais chargé de la médiation de l’Union africaine dans la crise des Grands Lacs. Le président angolais lui a apporté son soutien tout en appelant les différentes parties à respecter les engagements déjà souscrits.
Mais c’est précisément sur ce terrain que se trouve l’une des principales difficultés du dossier congolais.
Washington et Doha : le paradoxe des accords sans paix sur le terrain
Les discussions diplomatiques n’ont jamais été aussi nombreuses autour de la crise congolaise. Les Accords de Washington et le processus de Doha ont ouvert de nouveaux espaces de négociation et nourri l’espoir d’une désescalade.
Pourtant, sur le terrain, la réalité demeure beaucoup plus préoccupante.
La persistance des violences montre surtout que la signature d’un accord ne garantit pas automatiquement son application. Les différentes parties continuent parfois à défendre des lectures divergentes des engagements pris, tandis que les mécanismes de suivi doivent encore démontrer leur capacité à faire respecter les dispositions convenues.
C’est là que réside l’une des grandes contradictions de la diplomatie actuelle autour de la RDC : les capitales multiplient les rencontres, les médiations et les déclarations, alors que les populations de l’Est attendent avant tout une amélioration concrète de leur sécurité.
Autrement dit, le problème n’est plus seulement de parvenir à mettre les protagonistes autour d’une table. Il est désormais de les contraindre politiquement à respecter ce qui est décidé autour de cette table.
L’Union africaine face à ses propres limites
À Luanda, João Lourenço a également posé une question qui dépasse largement la seule crise congolaise : celle de l’efficacité des mécanismes africains de paix.
L’Union africaine dispose pourtant d’un arsenal institutionnel important : Conseil de paix et de sécurité, système continental d’alerte précoce, Groupe des sages, mécanismes régionaux de médiation et Force africaine en attente.
Mais l’existence de ces instruments ne suffit pas.
Encore faut-il qu’ils disposent de l’autorité politique, des moyens financiers et des capacités opérationnelles nécessaires pour intervenir suffisamment tôt et peser réellement sur les acteurs en conflit.
C’est pourquoi le président angolais a plaidé pour un changement de méthode : passer d’une Afrique qui réagit aux crises une fois qu’elles sont installées à une Afrique capable de les anticiper.
Cette réflexion prend une résonance particulière dans le cas de la RDC. Car la guerre dans l’Est dure depuis des décennies, avec des phases successives d’escalade et de négociation. À chaque nouvelle flambée de violence, la communauté internationale et les organisations régionales réactivent les mêmes mécanismes diplomatiques.
La question est donc de savoir pourquoi la prévention n’a pas réussi à empêcher la répétition du scénario.
Une médiation africaine prise entre plusieurs processus
L’autre difficulté réside dans la multiplication des cadres diplomatiques.
Washington, Doha et la médiation de l’Union africaine ne fonctionnent pas nécessairement avec les mêmes leviers, les mêmes acteurs ou les mêmes priorités. La Commission de l’UA et le Togo participent à différents mécanismes de suivi, mais la capacité de l’Afrique à coordonner efficacement ces initiatives reste un enjeu majeur.
Pour Kinshasa, cette pluralité peut être une opportunité : davantage d’acteurs signifie davantage de possibilités de pression diplomatique.
Mais elle comporte aussi un risque : celui d’une dispersion des efforts.
À force de multiplier les plateformes de négociation, le processus de paix pourrait perdre en lisibilité et surtout en efficacité si les engagements pris dans un cadre ne sont pas systématiquement articulés avec ceux conclus dans les autres.
Le message de Luanda à Kinshasa, Kigali et aux autres acteurs
Derrière son discours sur la sécurité collective africaine, João Lourenço adresse en réalité un message à l’ensemble des protagonistes de la crise.
À Kinshasa, il rappelle que la recherche d’une solution durable passe par la voie diplomatique et par le respect des engagements.
À Kigali et aux autres acteurs régionaux, son discours souligne que la situation dans l’Est congolais ne peut être dissociée des dynamiques sécuritaires régionales.
Et à l’Union africaine elle-même, le sommet de Luanda pose une question de crédibilité : si l’organisation continentale veut réellement jouer un rôle central dans la résolution des conflits africains, elle doit être capable de transformer ses résolutions en actions.
Après Luanda, l’épreuve du terrain
Le sommet est désormais terminé. Les discours sont prononcés, les appels à la paix renouvelés.
Mais dans l’Est de la RDC, ce sont les actes qui permettront de mesurer la portée réelle de Luanda.
La population congolaise a déjà entendu de nombreux appels à la cessation des hostilités. Elle a vu se succéder des médiations, des accords et des engagements internationaux. Ce qui manque encore, c’est une traduction durable de ces initiatives en sécurité effective.
Le sommet de Luanda aura donc une véritable portée pour la RDC uniquement si l’appel de João Lourenço à une médiation africaine renforcée débouche sur un mécanisme capable de surveiller, vérifier et faire respecter les engagements pris.
Car après plusieurs années de guerre, une évidence s’impose : l’Est de la RDC ne souffre pas d’un déficit de déclarations diplomatiques. Il souffre surtout d’un déficit d’application des décisions.
Et c’est probablement là que se joue désormais le véritable défi de la médiation africaine.
