Le gouvernement congolais poursuit son opération d’identification des éleveurs transhumants dits « Mbororo » dans le Haut-Uélé, le Bas-Uélé et le Nord-Ubangi. Pilotée dans le cadre du ministère de l’Intérieur, de la Sécurité, de la Décentralisation et des Affaires coutumières, cette opération vise notamment à mieux connaître les éleveurs présents dans ces provinces, leurs mouvements et leurs itinéraires de transhumance.
Mais cette nouvelle mobilisation du ministère dirigé par Jacquemain Shabani soulève une interrogation plus large : pourquoi, après plusieurs initiatives déjà annoncées sur ce dossier, les tensions persistent-elles ? Et comment expliquer que le même ministère soit simultanément attendu sur le front de l’insécurité qui continue de préoccuper les Congolais dans les centres urbains ?
La question mérite d’être posée, non pour opposer artificiellement les problèmes des provinces à ceux de Kinshasa, mais pour interroger les résultats de l’action publique.
Une opération qui n’est pas une première
L’identification des Mbororo ne commence pas avec la mission actuellement déployée.
Le gouvernement avait déjà engagé des démarches sur cette question. En septembre 2025, Kinshasa avait donné des instructions pour identifier et cartographier les sites concernés. En novembre de la même année, Jacquemain Shabani annonçait encore, depuis Isiro, l’identification des éleveurs Mbororo dans le Haut-Uélé.
En 2026, le dossier est revenu à plusieurs reprises dans l’agenda sécuritaire. En avril, le ministère de l’Intérieur annonçait le déploiement imminent d’une mission d’identification dans le Nord-Ubangi. Puis, en juillet, le gouvernement préparait une opération couvrant le Haut-Uélé, le Bas-Uélé et le Nord-Ubangi.
Depuis le 17 août, l’opération est officiellement en cours dans les trois provinces. Des équipes composées d’experts de plusieurs ministères et services publics ont été déployées pour préparer et mener le processus.
Il ne s’agit donc pas d’une découverte récente du phénomène par les autorités.
Ce qui interpelle aujourd’hui, c’est la répétition des initiatives alors que les préoccupations persistent sur le terrain.
Pourquoi les Mbororo cristallisent-ils autant de tensions ?
La problématique est d’abord liée à la transhumance.
Les éleveurs se déplacent avec leurs troupeaux à la recherche de pâturages et de points d’eau. Dans les zones agricoles du nord de la RDC, ces déplacements peuvent entrer en conflit avec les activités des cultivateurs lorsque les troupeaux traversent ou occupent des espaces cultivés.
Les dégâts aux champs, les différends autour des pâturages, l’accès à l’eau et la question des itinéraires de transhumance sont ainsi régulièrement évoqués dans les zones concernées.
À cela s’ajoutent les préoccupations sécuritaires. Dans le Nord-Ubangi, notamment, les autorités et certains élus ont alerté sur la présence importante d’éleveurs et de troupeaux, en faisant le lien avec une situation sécuritaire jugée préoccupante.
Mais une précaution reste indispensable : il ne faut pas transformer les accusations visant certains individus en accusation contre toute une communauté. Tous les éleveurs Mbororo ne sont évidemment pas des criminels ou des acteurs armés. C’est justement l’un des objectifs d’une identification sérieuse : établir les faits, connaître les personnes présentes et déterminer les responsabilités au cas par cas.
Le vrai problème : que fait l’État après l’identification ?
C’est ici que la responsabilité du gouvernement devient centrale.
Identifier les éleveurs est une chose. Régler durablement les problèmes liés à leur présence en est une autre.
Après le recensement, quelles règles seront appliquées ? Quels couloirs de transhumance seront reconnus ? Qui contrôlera les mouvements des troupeaux ? Comment seront réglés les dégâts causés aux cultures ? Quelle administration arbitrera les conflits entre agriculteurs et éleveurs ? Et quelles sanctions seront appliquées lorsque les règles seront violées ?
Ce sont ces questions qui permettront de mesurer l’efficacité de l’opération.
Car si chaque nouvelle tension entraîne une nouvelle mission d’identification sans déboucher sur un mécanisme durable de contrôle et de prévention, le gouvernement risque de rester enfermé dans un cycle : alerte, mission, recensement, rapport… puis nouvelle alerte.
Shabani face à plusieurs fronts sécuritaires
L’autre question concerne directement le ministère de l’Intérieur.
Le portefeuille de Jacquemain Shabani ne se limite évidemment pas au dossier des Mbororo. Il englobe également la sécurité intérieure et la supervision de la Police nationale congolaise. Le ministère a d’ailleurs porté l’opération « Ndobo », lancée contre le banditisme urbain.
Or, à Kinshasa et dans d’autres centres urbains, les braquages, kidnappings et actes de criminalité continuent de susciter des inquiétudes.
En avril 2026, une motion de défiance déposée contre Shabani mettait précisément en avant la persistance des braquages, des kidnappings et du banditisme urbain malgré l’opération Ndobo.
Le gouvernement avait pourtant communiqué sur l’intensification de cette opération et sur l’arrestation de centaines de présumés bandits à Kinshasa.
Le contraste est donc saisissant : sur un front, le ministère multiplie les opérations et les dispositifs ; sur l’autre, les mêmes phénomènes continuent de susciter des alertes.
Cela ne signifie évidemment pas que les deux dossiers doivent recevoir exactement les mêmes moyens ou qu’ils relèvent exclusivement de la même chaîne de commandement. La sécurité implique plusieurs institutions, notamment la Police, la Justice, les autorités provinciales et, dans certaines situations, les forces de défense.
Mais le ministère de l’Intérieur demeure un acteur central de la sécurité intérieure. Il est donc légitime de demander des comptes sur les résultats obtenus.
Le problème n’est plus seulement l’absence d’action
C’est probablement le principal enseignement de ce dossier.
On ne peut pas dire que Kinshasa ne fait rien. Des missions sont envoyées, des opérations sont lancées, des arrestations sont annoncées, des réunions sont organisées et des mesures sont prises.
Le problème est plutôt celui de leur efficacité et de leur continuité.
Dans le dossier Mbororo, le gouvernement identifie et recense. Dans les villes, il traque les bandits urbains. Mais lorsque les mêmes problèmes continuent de revenir, la question de fond devient inévitable : qu’est-ce qui bloque entre la décision prise à Kinshasa et son application effective sur le terrain ?
Est-ce le manque de moyens ? La faiblesse de la présence administrative ? Le manque de coordination entre services ? L’insuffisance des effectifs de police ? L’absence de suivi des décisions ? Ou simplement l’incapacité à inscrire ces opérations dans des politiques publiques durables ?
C’est à ces questions que le ministère devrait répondre.
Une nouvelle mission, mais une obligation de résultats
L’opération menée dans le Haut-Uélé, le Bas-Uélé et le Nord-Ubangi peut être utile si elle permet enfin de disposer d’une cartographie fiable, de clarifier les itinéraires de transhumance et d’établir un cadre de cohabitation respectueux des droits des agriculteurs comme de ceux des éleveurs.
Mais elle ne devrait pas devenir une opération de plus dans une longue succession de missions.
L’État a déjà identifié le problème. Il doit maintenant démontrer qu’il sait le gérer.
Pour Jacquemain Shabani, l’enjeu est d’autant plus important que son ministère est attendu simultanément sur plusieurs fronts de sécurité. Alors que le banditisme urbain continue d’alimenter les inquiétudes dans les grandes villes et que le dossier Mbororo revient régulièrement dans l’agenda national, la question n’est plus seulement celle des annonces.
Elle est celle des résultats.
Car une politique sécuritaire ne se mesure pas au nombre de missions annoncées, mais à sa capacité à faire reculer durablement l’insécurité et les conflits qu’elle est censée prévenir.
