Une coalition de 23 acteurs de la société civile, défenseurs des droits humains, enseignants, chercheurs et étudiants interpelle l’Unesco après la suspension « jusqu’à nouvel ordre » des activités académiques dans onze établissements publics de Goma et de Bukavu. Dans une lettre ouverte, les signataires dénoncent une mesure qu’ils estiment susceptible de porter atteinte au droit à l’éducation et à la continuité de la vie universitaire dans les zones affectées par le conflit.
La fermeture des universités publiques de Goma et de Bukavu prend une nouvelle dimension. Après la décision du ministère de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et des Innovations (ESURSI) de suspendre les activités académiques dans onze établissements de ces deux villes, des acteurs de la société civile congolaise ont décidé de saisir l’Unesco.
Dans une lettre ouverte adressée au directeur général de l’Organisation des Nations unies pour l’éducation, la science et la culture, les signataires lancent une véritable alerte sur les conséquences de cette suspension pour le droit à l’éducation.
Le document, signé par 23 acteurs issus notamment de la défense des droits humains, du monde universitaire, de la recherche et de la société civile, demande à l’organisation internationale d’examiner la situation et d’encourager les autorités congolaises à préserver, autant que possible, la continuité de l’enseignement supérieur. Parmi les signataires de cette lettre figurent notamment Palmer Kabeya, d’EKOKI, Victor Tetsongo, d’Urgence RDC, Anicet Katsuva, chercheur ONU, Magloire Mwembo, journaliste, Chadrack Bukweyi, avocat, et Gentil Mulume, enseignant d’université.
La mesure ministérielle concerne onze établissements publics : l’Université de Goma (Unigom), l’Institut supérieur de commerce de Goma (ISC-Goma), l’Institut supérieur des techniques médicales de Goma (ISTM-Goma), l’Institut supérieur des techniques appliquées de Goma (ISTA-Goma) et l’Institut supérieur pédagogique de Goma (ISP-Goma).
À Bukavu, elle touche notamment l’Université officielle de Bukavu (UOB), l’Institut supérieur de commerce de Bukavu, l’Institut supérieur des techniques médicales, l’Institut supérieur pédagogique, l’Institut supérieur de développement rural ainsi que l’Institut supérieur des arts et métiers.
Les autorités proposent aux étudiants concernés de poursuivre leur cursus dans d’autres provinces. Pour les signataires, cette alternative ne saurait toutefois suffire à répondre aux conséquences d’une suspension générale et indéterminée.
Une « discrimination géographique » dénoncée
Le cœur de leur dénonciation tient en une question : peut-on suspendre l’accès au service public universitaire pour des étudiants en raison de la zone dans laquelle ils résident ?
Les signataires estiment que la décision mérite d’être examinée au regard de la Constitution congolaise, notamment de ses articles 13 et 43.
L’article 13 consacre le principe de non-discrimination, y compris en matière d’éducation, tandis que l’article 43 reconnaît le droit à l’éducation.
Sans prétendre se substituer aux juridictions compétentes, les auteurs de la lettre demandent qu’un examen rigoureux soit effectué sur la compatibilité de la mesure avec ces garanties constitutionnelles.
Ils dénoncent notamment une mesure qu’ils qualifient de « discrimination purement géographique », puisqu’elle affecte spécifiquement des établissements situés dans deux villes de l’est du pays.
Pour les signataires, la suspension ne touche pas directement les groupes armés impliqués dans le conflit, mais d’abord les étudiants, les enseignants, les chercheurs, les personnels administratifs et les familles.
« Elle ne punit pas les belligérants, elle punit la population », soutiennent-ils.
L’argument du précédent historique
Pour appuyer leur alerte, les auteurs de la lettre se réfèrent également à l’histoire récente de la RDC.
Ils rappellent qu’entre 1998 et 2003, pendant la deuxième guerre du Congo, le pays avait connu une situation sécuritaire particulièrement grave, avec l’occupation de vastes territoires par différents mouvements rebelles.
Malgré ce contexte, les établissements universitaires avaient continué à fonctionner dans plusieurs zones du pays.
Les signataires posent dès lors une question qui résume leur interrogation : si l’État a pu maintenir la continuité de l’enseignement supérieur pendant les guerres précédentes, pourquoi suspend-il aujourd’hui les activités académiques dans ses propres établissements de Goma et de Bukavu ?
La comparaison ne vise pas à nier la gravité de la situation sécuritaire actuelle, mais à interroger le choix de fermer les universités plutôt que de rechercher des mécanismes permettant de maintenir les activités académiques dans des conditions adaptées.
L’Unesco appelée à examiner les conséquences
La démarche auprès de l’Unesco repose également sur des engagements internationaux de la RDC.
Les signataires invoquent notamment la Convention de l’Unesco de 1960 concernant la lutte contre la discrimination dans le domaine de l’enseignement ainsi que le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels.
Ils font également référence au principe de protection de l’éducation en période de conflit et à la nécessité de préserver les établissements scolaires et universitaires contre les effets des affrontements.
Les auteurs reconnaissent cependant qu’un État confronté à une situation sécuritaire exceptionnelle peut être amené à réorganiser temporairement son système éducatif.
Mais, selon eux, une telle mesure doit respecter plusieurs principes : nécessité, proportionnalité, non-discrimination, limitation dans le temps et recherche de solutions alternatives.
Autrement dit, l’argument sécuritaire ne devrait pas suffire à justifier automatiquement une interruption générale et indéterminée de l’enseignement supérieur.
Des étudiants en première ligne
Au-delà de la bataille juridique, la société civile redoute surtout les conséquences sociales d’une interruption prolongée.
Une suspension durable pourrait provoquer des abandons d’études, contraindre certains étudiants à quitter leur ville, accroître les charges financières des familles et fragiliser davantage le personnel académique.
La proposition de poursuivre les études dans d’autres provinces pourrait, elle aussi, créer de nouvelles inégalités.
Pour certains étudiants, quitter Goma ou Bukavu implique en effet de pouvoir financer le transport, le logement, la nourriture et d’autres dépenses liées à la vie universitaire. Une possibilité théorique de poursuivre les études ailleurs ne constitue donc pas nécessairement une solution accessible à tous.
Les signataires redoutent ainsi qu’une mesure présentée comme administrative et sécuritaire ne débouche, à terme, sur une véritable crise éducative.
Ils évoquent également le risque de déscolarisation progressive des jeunes et d’affaiblissement du lien entre les institutions publiques et les populations de l’est du pays.
« L’éducation ne doit jamais devenir une arme de guerre »
La lettre adressée à l’Unesco dépasse donc la seule question de la réouverture des amphithéâtres.
Pour ses auteurs, l’éducation doit rester à l’écart des confrontations politiques, militaires et territoriales.
Ils formulent une mise en garde particulièrement forte : « L’éducation ne doit jamais être transformée en arme de guerre. »
Selon eux, elle ne devrait être ni instrumentalisée par les groupes armés, ni suspendue par l’État comme moyen de réaffirmer son autorité.
La souveraineté, soulignent-ils, ne peut pas seulement être revendiquée à travers le contrôle ou la reconquête d’un territoire. Elle doit également se traduire par la capacité de l’État à continuer d’assurer les services essentiels à ses citoyens.
L’université devient ainsi, dans leur argumentaire, un symbole de la présence civile de l’État.
Un appel à préserver la continuité académique
Dans leur lettre, les 23 signataires demandent à l’Unesco de porter une attention particulière aux conséquences de la suspension sur le droit à l’éducation et l’égalité d’accès à l’enseignement supérieur.
Ils invitent également l’organisation internationale à encourager les autorités congolaises à privilégier, chaque fois que les conditions sécuritaires le permettent, des mécanismes permettant de maintenir la continuité académique.
Leur démarche se veut, assurent-ils, distincte d’une opposition au principe de souveraineté ou aux impératifs de sécurité.
Ils veulent surtout éviter que les populations civiles soient les principales victimes des décisions prises dans le cadre du conflit.
« Nous refusons que les étudiants de Goma et de Bukavu deviennent les otages silencieux d’une crise dont ils ne sont pas responsables », écrivent-ils.
En saisissant l’Unesco, la société civile cherche donc à faire sortir la question du seul cadre administratif congolais. Elle souhaite en faire un sujet de droits humains et de droit à l’éducation.
Derrière la suspension de onze établissements se joue désormais une question plus large : comment l’État peut-il restaurer son autorité dans les territoires affectés par le conflit sans interrompre les droits fondamentaux des populations qui y vivent ?
Pour les signataires, la réponse ne peut être une interruption indéfinie de la vie universitaire. Dans un pays où les populations de l’est subissent déjà les conséquences de décennies de conflit, ils estiment que l’éducation doit précisément constituer l’un des services publics à préserver, et non l’une des premières victimes de la crise.
