Nathanaël Onokomba sera de nouveau face à la justice ce vendredi 28 août. Mais avant cette nouvelle audience, une question s’impose : comment un jeune opposant congolais a-t-il pu passer près de huit mois derrière les barreaux avant même qu’un jugement définitif ne soit rendu sur les faits qui lui sont reprochés ?
Le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe doit ouvrir ce vendredi, à 9 heures, une nouvelle phase de la procédure concernant Nathanaël Onokomba. L’audience se tiendra en foraine à la prison centrale de Makala, où le prévenu est actuellement détenu. Le dossier intervient après plusieurs mois de procédure devant la justice militaire, une déclaration d’incompétence de cette juridiction et le transfert du détenu vers une prison civile.
Pour Actu26, cette affaire mérite d’être regardée au-delà des seules accusations portées contre l’intéressé. Elle pose une question fondamentale dans un État de droit : jusqu’où peut aller la justice lorsqu’elle poursuit un civil pour des propos tenus dans un contexte de guerre, sans que la détention préventive ne se transforme elle-même en peine avant jugement ?
Tout commence après une conférence à Ngaliema
L’affaire remonte à la fin de l’année 2025 ou au tout début de janvier 2026, selon les différentes versions disponibles.
La défense retient comme date de l’arrestation le 5 janvier 2026. D’autres comptes rendus de l’affaire évoquent une interpellation en décembre 2025. Tous convergent cependant sur un même élément : Nathanaël Onokomba a été arrêté à l’issue d’une conférence à laquelle il participait dans la commune de Ngaliema, à Kinshasa.
Le jeune opposant n’a pas été immédiatement conduit dans une prison classique.
Il a d’abord été placé entre les mains du Conseil national de cyberdéfense (CNC). C’est dans cette structure qu’ont été établis les procès-verbaux qui serviront ensuite de pièces dans la procédure judiciaire. Quelques jours plus tard, il est transféré à la prison militaire de Ndolo, où il restera pendant environ sept mois.
Mais c’est précisément cette première période de détention qui a rapidement suscité les protestations de sa défense.
Des dénonciations après plusieurs jours de détention
Le 20 janvier, les avocats de Nathanaël Onokomba dénonçaient publiquement une détention qu’ils jugeaient irrégulière.
Selon eux, leur client était détenu depuis plusieurs jours sans avoir encore été entendu par un magistrat et sans qu’un acte d’instruction régulier n’ait été posé. La défense affirmait alors que plus de 216 heures s’étaient écoulées depuis son arrestation sans audition judiciaire. Elle réclamait sa libération et demandait l’ouverture d’une enquête sur des faits de torture et des violations présumées de procédure imputés aux agents du CNC.
Cette dénonciation allait donner à l’affaire une dimension supplémentaire.
Car il ne s’agissait plus seulement de savoir ce que Nathanaël Onokomba avait dit ou écrit. Il fallait également s’interroger sur les conditions dans lesquelles la procédure avait commencé.
La défense estimait notamment que le maintien d’un civil dans une prison militaire posait problème.
De Ndolo au tribunal militaire : une procédure qui s’étire
Le dossier finit par arriver devant le Tribunal militaire de garnison de Kinshasa/Gombe.
La justice militaire reproche notamment à Nathanaël Onokomba des propos qui auraient minimisé ou nié la guerre et les crimes commis dans l’Est de la RDC, ainsi que des faits qualifiés d’apologie du terrorisme et d’autres infractions liées aux crimes internationaux. Les accusations portent notamment sur des propos publics et des publications sur les réseaux sociaux.
Le procès militaire s’ouvre finalement au mois de mars.
Le 15 mai, le tribunal militaire se déclare compétent pour connaître de l’affaire. Il rejette également la demande de mise en liberté provisoire introduite par la défense et décide de poursuivre l’instruction au fond.
Pour les avocats, le maintien en détention devient de plus en plus difficile à justifier.
Pour l’accusation, en revanche, la gravité des faits reprochés justifie la poursuite de la procédure.
Puis vient le retournement du 26 juin
Le dossier connaît un spectaculaire changement de direction le 26 juin 2026.
Le Tribunal militaire de garnison de Kinshasa/Gombe se déclare finalement incompétent pour poursuivre l’affaire. Cette décision intervient quelques semaines seulement après s’être déclaré compétent.
Selon les explications fournies par la défense, le tribunal aurait considéré que la première prévention, notamment celle d’apologie du terrorisme, n’était pas établie, ce qui privait la juridiction militaire de sa compétence pour connaître de la suite du dossier.
Une situation pour le moins troublante.
Comment expliquer qu’une juridiction se déclare compétente en mai avant de se déclarer incompétente en juin sur la même affaire ?
Cette question est au cœur du malaise exprimé par la défense.
Mais la déclaration d’incompétence n’a pas immédiatement signifié la libération de Nathanaël Onokomba.
Il est resté détenu.
De Ndolo à Makala : un nouveau départ judiciaire
Le 29 juillet, après environ sept mois passés à la prison militaire de Ndolo, Nathanaël Onokomba est transféré au Centre pénitentiaire et de rééducation de Kinshasa, communément appelé prison de Makala.
Le dossier est alors orienté vers la justice de droit commun, avec le Parquet près le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe.
Pour la défense et les proches du détenu, ce transfert est difficile à comprendre : son maintien en détention intervient alors même que le tribunal militaire venait de se déclarer incompétent.
Les avocats dénoncent dès lors ce qu’ils considèrent comme un acharnement judiciaire et continuent de réclamer sa libération.
Nathanaël Onokomba entame également, selon les éléments rapportés dans le cadre de l’affaire, une grève de la faim à la mi-juillet pour protester contre sa situation carcérale.
Vendredi, une nouvelle audience à Makala
C’est dans ce contexte que le Tribunal de grande instance de Kinshasa/Gombe doit se déplacer ce vendredi à Makala.
La nouvelle procédure reprend sur fond de charges lourdes. Selon son avocat, le parquet maintient notamment les griefs relatifs à l’apologie du terrorisme ainsi qu’à la négation, la minimisation ou l’approbation de crimes de génocide, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.
Cette audience sera donc particulièrement scrutée.
Elle permettra notamment de voir comment la juridiction de droit commun entend traiter un dossier qui a déjà connu plusieurs rebondissements devant la justice militaire.
Liberté d’expression contre sécurité nationale : où placer la limite ?
Le fond de l’affaire est politiquement et juridiquement sensible.
La RDC est engagée dans une guerre particulièrement meurtrière dans l’Est. Les autorités ont multiplié les appels à la vigilance contre les discours susceptibles, selon elles, de nier les crimes commis ou de fragiliser la défense nationale.
Mais la lutte contre la désinformation et les discours considérés comme dangereux ne dispense pas la justice de respecter les garanties fondamentales du procès équitable.
C’est précisément là que se situe le débat autour d’Onokomba.
Peut-on poursuivre un citoyen pour ses propos sans porter atteinte à la liberté d’expression ?
Oui, lorsque les propos tombent clairement sous le coup de la loi.
Mais encore faut-il que les infractions soient précisément établies, que la juridiction saisie soit compétente et que la procédure respecte les droits de la défense.
Dans cette affaire, les nombreuses étapes judiciaires, les changements de juridiction et la durée de la détention alimentent forcément les interrogations.
Le procès doit désormais répondre, pas seulement prolonger l’attente
Ce vendredi, Nathanaël Onokomba ne sera pas simplement jugé sur ses déclarations.
À travers cette affaire, c’est aussi la crédibilité de la justice congolaise qui sera observée.
Après près de huit mois de détention, deux juridictions et une procédure qui a connu plusieurs retournements, l’enjeu est désormais que la justice dise clairement ce qu’elle reproche au prévenu, sur quelle base légale et avec quelles preuves.
S’il est coupable, qu’il soit condamné conformément à la loi.
S’il ne l’est pas, qu’il soit libéré.
Mais ce que l’opinion congolaise ne peut accepter durablement, c’est une détention qui ressemble à une peine avant même que la justice ne se soit définitivement prononcée.
L’affaire Nathanaël Onokomba dépasse ainsi le seul destin d’un opposant.
Elle pose une question à la RDC en pleine guerre et à la veille d’un dialogue national annoncé par le chef de l’État :
dans un pays qui affirme vouloir reconstruire l’État de droit, combien de temps un citoyen peut-il rester derrière les barreaux avant que la justice ne tranche enfin ?
