La République démocratique du Congo fait face à une accélération alarmante de l’épidémie d’Ebola. Plus de 5.700 cas confirmés et près de 2.750 décès sont désormais rapportés, alors que six provinces sont touchées. La vaccination a commencé, les partenaires internationaux se mobilisent et Kinshasa affirme renforcer la riposte. Mais derrière les chiffres et les annonces, une question devient de plus en plus difficile à éviter : où sont réellement les financements promis pour combattre l’épidémie et pourquoi des agents de santé engagés en première ligne ont-ils encore dû réclamer leur dû ?

Le bilan est lourd. Très lourd.

Selon les dernières données disponibles, l’épidémie provoquée par le virus Ebola de souche Bundibugyo a franchi la barre des 5.700 cas confirmés, pour près de 2.750 décès. L’Ituri reste l’épicentre de la flambée, mais le virus s’est étendu à plusieurs provinces, notamment le Nord-Kivu, le Sud-Kivu, le Haut-Uélé, le Bas-Uélé et la Tshopo.

L’Organisation mondiale de la santé alerte sur une progression exceptionnellement rapide. En moyenne, près de 90 nouveaux cas confirmés étaient enregistrés quotidiennement au cours des trois premiers mois de surveillance, un rythme supérieur à celui observé lors de précédentes grandes épidémies.

La situation impose donc une mobilisation exceptionnelle.

Mais cette mobilisation ne peut pas être uniquement médicale. Elle doit également être financière, administrative et transparente.

20 millions de dollars débloqués : où en est-on aujourd’hui ?

C’est ici que le dossier devient particulièrement sensible.

En mai dernier, au début de l’épidémie, le gouvernement congolais annonçait avoir débloqué 20 millions de dollars pour soutenir la riposte. Dans le même temps, le ministre de la Santé faisait état de plus de 300 millions de dollars d’engagements financiers de la part des partenaires, pour un plan de riposte évalué à environ 319 millions de dollars.

L’annonce était importante.

Mais un engagement financier n’est pas nécessairement un décaissement.

Et un décaissement ne signifie pas automatiquement que l’argent est déjà disponible dans chaque zone de santé, chaque hôpital ou chaque centre de traitement.

C’est précisément cette différence que les autorités doivent aujourd’hui expliquer à l’opinion.

Combien des 20 millions de dollars annoncés par l’État ont effectivement été dépensés ? Combien reste-t-il ? À quelles structures les fonds ont-ils été affectés ? Quels montants ont été consacrés à la prise en charge des malades, aux primes du personnel, aux médicaments, aux équipements de protection, à la surveillance épidémiologique, au transport et à la logistique ?

Ces questions ne sont ni politiques ni déplacées.

Elles relèvent de la gestion normale d’une urgence sanitaire qui engage des ressources publiques et internationales considérables.

Plus de 300 millions annoncés : promesses ou argent réellement disponible ?

Le gouvernement avait également indiqué que les engagements des partenaires dépassaient 300 millions de dollars.

Depuis, plusieurs annonces sont venues s’ajouter à cet effort. Les États-Unis ont notamment annoncé une enveloppe supplémentaire de 80 millions de dollars destinée à renforcer la riposte régionale. Plus récemment, le système des Nations unies a débloqué 30,5 millions de dollars supplémentaires pour soutenir la réponse à l’épidémie.

Mais là encore, il faut éviter les amalgames.

Un financement annoncé n’est pas forcément un financement décaissé. Un financement décaissé n’est pas forcément immédiatement disponible pour les équipes qui prennent en charge les malades.

Cette distinction est capitale.

Car si des centaines de millions de dollars sont effectivement disponibles et correctement acheminés, alors une autre question mérite d’être posée : pourquoi les personnels de première ligne ont-ils connu des retards ou des difficultés de paiement ?

Et si une grande partie des montants annoncés n’est toujours pas accessible, alors le gouvernement et les partenaires doivent le dire clairement.

La population congolaise a le droit de savoir.

Quand les médecins menacent d’abandonner, le problème devient sérieux

Au cœur de cette controverse se trouvent les médecins, infirmiers, prestataires et autres agents engagés dans la riposte.

En Ituri, des prestataires avaient déjà dénoncé des retards de paiement et menacé de suspendre leurs activités. Plus récemment, les tensions autour de la rémunération des acteurs de la riposte ont encore illustré les difficultés rencontrées sur le terrain.

La situation est paradoxale.

Comment demander à un médecin de rester debout pendant des heures auprès d’un patient atteint d’une maladie hautement contagieuse, avec le risque de contracter lui-même le virus, si son salaire, sa prime ou son indemnité n’est pas garanti ?

Comment exiger d’un infirmier qu’il conserve toute sa concentration lorsqu’il ne sait pas quand il sera payé ?

Comment demander à des agents communautaires de convaincre les populations de faire confiance à la riposte lorsque leurs propres conditions de travail restent précaires ?

Ce n’est pas simplement une question sociale.

C’est une question de santé publique.

Un personnel démotivé, épuisé ou financièrement abandonné est un personnel moins disponible, moins performant et davantage exposé au découragement.

Or, dans une épidémie d’une telle ampleur, chaque maillon compte.

Le gouvernement affirme avoir régularisé les médecins

Kinshasa affirme pourtant avoir pris des dispositions.

Le ministre de la Santé a assuré récemment que les médecins de l’Ituri étaient désormais alignés à la prime de risque et qu’une prime spécifique liée à Ebola devait être accordée aux différents acteurs de la riposte, des médecins aux infirmiers en passant par les relais communautaires.

Si cette régularisation est effectivement appliquée sur le terrain, elle doit permettre de calmer les inquiétudes.

Mais là encore, les annonces doivent être vérifiables dans les comptes et dans les structures de santé.

Le fait que les médecins ne fassent plus de bruit ne doit pas automatiquement être interprété comme la preuve que tout est réglé.

Ont-ils effectivement reçu leurs primes ?

Les arriérés ont-ils été apurés ?

Les agents de terrain ont-ils été payés dans toutes les zones concernées ?

Les paiements couvrent-ils seulement les médecins ou l’ensemble de la chaîne de riposte ?

Et surtout, les montants annoncés correspondent-ils aux besoins réels des équipes exposées ?

Voilà les réponses que l’opinion attend.

Une épidémie qui coûte des vies… mais aussi des moyens

L’autre difficulté est que les besoins augmentent au fur et à mesure que le virus progresse.

L’OMS et les partenaires humanitaires ont déjà souligné la nécessité d’une mobilisation financière beaucoup plus importante. L’UNICEF, par exemple, avait évalué à plus de 113 millions de dollars ses besoins pour maintenir et étendre ses interventions, alors qu’une partie seulement de cette enveloppe avait été mobilisée.

Cela montre que les chiffres annoncés au niveau international ne peuvent pas être additionnés mécaniquement pour conclure que la riposte dispose de centaines de millions de dollars immédiatement utilisables.

Entre une promesse, une convention, un engagement, un transfert financier et une dépense effectivement réalisée sur le terrain, il existe plusieurs étapes.

Et c’est précisément cette chaîne financière que Kinshasa doit rendre lisible.

La transparence ne doit pas attendre la fin de l’épidémie

Dans une crise sanitaire, demander des comptes ne signifie pas affaiblir la riposte.

C’est au contraire contribuer à la renforcer.

Si les fonds sont effectivement disponibles, qu’on dise combien a été décaissé, à qui, pour quelle activité et avec quels résultats.

Si les partenaires ont promis des montants mais n’ont pas encore transféré la totalité des ressources, qu’on le dise également.

Si certaines structures de santé accusent encore des retards de paiement, qu’on identifie les blocages et qu’on les règle rapidement.

La RDC ne peut pas se permettre une bataille contre Ebola menée simultanément contre le virus et contre l’opacité financière.

D’autant que le contexte est déjà extrêmement difficile : insécurité, déplacements massifs de populations, mobilité élevée, attaques contre les travailleurs de santé et affaiblissement des financements humanitaires compliquent la riposte. Plus de 260 attaques contre des travailleurs de santé ont été signalées au cours des six derniers mois, avec huit décès.

Le véritable test : protéger les malades et ceux qui les soignent

La vaccination lancée à Kisangani constitue une avancée importante. Elle cible notamment les personnels de santé et les travailleurs de première ligne dans les provinces concernées. Mais le vaccin utilisé n’est pas spécifiquement homologué contre la souche Bundibugyo et son efficacité fait encore l’objet d’évaluations scientifiques.

Dans ces conditions, la protection des personnels devient encore plus essentielle.

La RDC a déjà acquis une expérience considérable dans la lutte contre Ebola.

Elle dispose de médecins expérimentés, de chercheurs, de logisticiens et de partenaires internationaux.

Mais aucune expertise ne peut compenser durablement un déficit de financement ou une mauvaise circulation des ressources.

Les malades doivent être soignés. Les médecins doivent être payés. Les infirmiers doivent être protégés. Les structures doivent être approvisionnées. Et les financements doivent être traçables.

C’est le minimum que l’on puisse attendre au moment où plus de 5.700 personnes ont déjà contracté le virus et où près de 2.750 vies ont été perdues.

La question n’est donc plus seulement : combien d’argent a été annoncé pour Ebola ?

La vraie question est désormais : combien d’argent est réellement arrivé sur le terrain, dans quelles structures, pour quelles dépenses et avec quels résultats ?

À l’heure où le virus gagne du terrain, Kinshasa doit répondre à cette question sans détour.

Parce que derrière chaque ligne budgétaire se trouve une réalité humaine.

Et derrière chaque retard de paiement, il peut y avoir un médecin découragé, un infirmier exposé ou, au bout de la chaîne, un malade qui attend des soins.

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