Lubumbashi – Les violences basées sur le genre (VBG) ne touchent pas uniquement les femmes dans les foyers ou les communautés. Elles frappent également les professionnels de santé, au cœur même des hôpitaux et centres de soins. C’est la conclusion préoccupante d’une étude multicentrique réalisée dans quatre villes du Katanga, qui met en lumière un phénomène largement sous-estimé et aux conséquences directes sur la qualité des soins prodigués aux patients.
Conduite par le Professeur Félix Momat Kitenge, gynécologue-obstétricien et spécialiste en droits et santé sexuels et reproductifs, en collaboration avec plusieurs chercheurs congolais, cette enquête a porté sur 239 professionnels de santé exerçant à Lubumbashi, Kolwezi, Kamina et Kalemie. Les résultats dressent un constat alarmant : près de 42 % des soignants interrogés déclarent avoir subi au moins une forme de violence basée sur le genre dans l’exercice de leurs fonctions.
L’étude montre que la violence verbale demeure la forme d’agression la plus fréquente, touchant 37,6 % des victimes. Viennent ensuite les violences sexuelles (30,6 %) et les violences physiques (19,9 %). Plus inquiétant encore, ces actes ne sont pas isolés. Parmi les professionnels concernés, près de quatre sur dix affirment y être confrontés chaque semaine, tandis que plus d’un quart déclarent subir ces violences quotidiennement.
Pour les chercheurs, ces chiffres traduisent une banalisation progressive d’un phénomène qui ne devrait pourtant avoir aucune place dans un environnement de soins. Derrière les statistiques se cachent des médecins, infirmiers, sages-femmes et autres personnels de santé qui continuent d’assurer leurs missions tout en faisant face à la peur, à l’humiliation ou à des pressions psychologiques constantes. La violence devient ainsi un facteur de fragilisation du personnel soignant, mais aussi du système de santé dans son ensemble.
Les répercussions dépassent largement le cadre individuel. L’étude révèle que 91,2 % des professionnels victimes de VBG déclarent que ces violences ont affecté leur santé mentale, le stress étant la conséquence la plus fréquemment évoquée. Les chercheurs établissent également une forte association entre l’exposition aux violences et une baisse de la qualité des soins. Les soignants victimes présentent plus de cinq fois plus de risques de déclarer une dégradation de leurs prestations, mais aussi une probabilité accrue de souffrir d’un niveau élevé de stress et d’envisager de quitter leur profession ou leur établissement.
Ces résultats soulignent une réalité souvent ignorée : protéger les professionnels de santé revient aussi à protéger les patients. Lorsqu’un soignant travaille dans un climat de peur ou de harcèlement, sa concentration, son engagement et sa disponibilité peuvent être affectés. Dans un contexte où la République démocratique du Congo fait déjà face à une pénurie de personnel qualifié, cette situation risque d’aggraver les difficultés du système sanitaire, en favorisant le découragement, les départs et la détérioration des services de santé.
L’étude insiste toutefois sur une nuance importante : en raison de sa méthodologie transversale, elle ne permet pas d’établir un lien de causalité direct entre les violences et leurs conséquences. En revanche, les associations observées sont suffisamment significatives pour interpeller les autorités sanitaires et les gestionnaires des établissements de santé. Les chercheurs relèvent également que le phénomène ne dépend ni de l’âge, ni du sexe, ni de l’ancienneté des professionnels. Cette absence de différence statistique suggère que les violences trouvent davantage leur origine dans les modes d’organisation du travail, les rapports hiérarchiques ou encore l’insuffisance des mécanismes de protection que dans les caractéristiques individuelles des victimes.
Même si les conclusions concernent spécifiquement les provinces du Katanga, les auteurs estiment qu’elles constituent un signal d’alarme pour l’ensemble du pays. Dans de nombreux établissements, la peur des représailles, l’absence de procédures de signalement ou le silence institutionnel pourraient masquer une réalité similaire ailleurs en RDC.
Face à cette situation, les chercheurs appellent les autorités à passer des déclarations de principe à des actions concrètes. Ils recommandent notamment l’adoption d’une politique de tolérance zéro contre les violences basées sur le genre, la mise en place de mécanismes confidentiels de dénonciation, un accompagnement psychologique, médical et juridique des victimes, ainsi que la formation des responsables et des équipes à la prévention et à la gestion des plaintes. Ils préconisent également une collecte régulière de données afin de mieux mesurer l’ampleur du phénomène et d’évaluer l’efficacité des mesures mises en œuvre.
Pour le Professeur Félix Momat Kitenge et son équipe, la lutte contre les violences basées sur le genre dans le secteur de la santé ne relève pas uniquement des droits humains. Elle constitue aussi un impératif de santé publique. Un système de santé ne peut garantir des soins de qualité si ceux qui sont chargés de protéger la population travaillent eux-mêmes dans un environnement marqué par la violence, l’intimidation et l’insécurité. Les auteurs espèrent que cette étude servira de point de départ à une prise de conscience nationale et à l’adoption de réformes capables d’assurer aux professionnels de santé un cadre de travail digne, sécurisé et respectueux de leurs droits.
