La rue devait porter la voix de la Coalition Article 64 (C64) contre tout changement de la Constitution. Elle aura finalement été rattrapée par les tensions politiques qui empoisonnent la vie publique congolaise. À Kinshasa, la marche annoncée comme pacifique a été stoppée dans sa progression après des affrontements sur le boulevard Lumumba, dans la commune de Limete. Dans le camp de l’opposition, les regards se tournent désormais vers le pouvoir et la Force du Progrès, accusée d’avoir joué un rôle dans la perturbation du cortège, sous le regard d’un dispositif policier pourtant déployé sur le terrain.
Partie de l’Échangeur de Limete, la mobilisation avait réuni plusieurs milliers de personnes autour des principaux dirigeants de la C64. Martin Fayulu, Jean-Marc Kabund et Delly Sesanga figuraient parmi les figures visibles de cette manifestation destinée à dire non au changement de la Constitution et à toute perspective de troisième mandat présidentiel.
Mais le cortège n’aura pas atteint son point de chute prévu. Alors que les manifestants progressaient sur le boulevard Lumumba, la situation s’est brusquement dégradée dans le secteur des 10e et 12e rues. Des barrières ont été dressées sur le passage des manifestants et des affrontements ont éclaté avec des militants présentés comme appartenant à la Force du Progrès, structure de jeunesse proche de l’UDPS. Des jets de pierres ont été signalés. La police a ensuite fait usage de gaz lacrymogène pour disperser les groupes et empêcher que la confrontation ne dégénère davantage.
C’est précisément cette séquence qui alimente désormais la colère de l’opposition. Pour plusieurs responsables de la C64, il ne s’agirait pas d’un simple débordement ayant échappé aux forces de l’ordre, mais d’une situation qui pose de sérieuses questions sur le dispositif sécuritaire mis en place autour de la marche.
Delly Sesanga est allé plus loin. Le président de l’Envol affirme que des éléments de la Police nationale congolaise auraient agi aux côtés de membres de la Force du Progrès contre les manifestants. Il parle d’un véritable « guet-apens » et réclame que les responsabilités soient établies. Pour lui, les armes de l’État ne peuvent être utilisées contre des citoyens venus exercer leur droit de manifester.
Dans la même veine, Jean-Baptiste Kasekwa, cadre de l’ECiDé, a dénoncé la présence d’hommes de la Force du Progrès qu’il accuse d’avoir été équipés d’armes blanches. Il affirme avoir conduit plusieurs blessés vers un établissement hospitalier. Le bilan définitif des violences reste toutefois à établir.
Martin Fayulu, de son côté, dénonce également ce qu’il considère comme une action concertée entre la police et les militants proches du parti présidentiel. Dans le camp de la C64, le scénario qui se dessine est donc celui d’une marche volontairement laissée à la merci d’affrontements afin de compromettre la mobilisation et de justifier ensuite sa dispersion.
L’accusation est lourde. Elle n’est, à ce stade, pas établie par une enquête indépendante. Mais elle prend une dimension politique particulière au regard du contexte dans lequel cette manifestation intervient. Le 15 septembre n’était pas une date ordinaire. La C64 avait choisi cette journée pour descendre dans la rue au moment même où le Parlement ouvrait sa session ordinaire au Palais du Peuple. L’opposition voulait ainsi transformer la rentrée parlementaire en tribune populaire contre toute initiative visant à modifier l’ordre constitutionnel.
Le choix de Limete ajoutait une autre dimension à cette journée. Le cortège devait traverser un secteur où se trouve notamment le siège de l’UDPS. La proximité entre militants de la majorité et manifestants de l’opposition rendait prévisible le risque de confrontation. La question demeure donc entière : pourquoi avoir laissé les deux camps se retrouver dans une configuration aussi explosive ?
Pour l’opposition, la réponse ne fait guère de doute. Elle soupçonne le pouvoir d’avoir voulu transformer une manifestation politique en problème sécuritaire. Autrement dit, laisser monter la tension, laisser les protagonistes se confronter, puis intervenir au moment opportun pour disperser la foule.
Cette lecture est évidemment rejetée par le camp présidentiel, qui ne reconnaît pas une responsabilité politique dans les incidents. Mais sur le terrain, le résultat est là : la marche a été interrompue, le cortège fragmenté et plusieurs manifestants ont été dispersés.
La journée du 15 septembre prend ainsi une tournure symbolique. La C64 voulait démontrer sa capacité à mobiliser la rue autour de la défense de la Constitution. Le pouvoir, lui, se retrouve confronté à une opposition qui entend désormais faire de chaque restriction, de chaque dispersion et de chaque incident un nouvel argument contre le processus constitutionnel engagé.
Au-delà des affrontements de Limete, une question plus profonde demeure : dans une démocratie qui se veut stable, pourquoi une manifestation politique pacifique doit-elle systématiquement finir sous les gaz lacrymogènes, les barrières et les accusations croisées ?
La réponse ne pourra pas être apportée uniquement par des déclarations politiques. Elle devra passer par l’établissement des faits, l’identification des responsables et, surtout, la clarification du rôle joué par chaque acteur présent sur le terrain.
Car si les accusations de l’opposition étaient confirmées, ce ne serait plus seulement une marche dispersée. Ce serait un nouvel épisode dans la longue bataille autour des libertés publiques en RDC.
Et si elles ne l’étaient pas, le pouvoir aurait tout intérêt à laisser une enquête indépendante le démontrer.
Pour l’heure, une chose est certaine : à Limete, la rue congolaise n’a pas seulement été empêchée d’avancer. Elle a été rattrapée par le bras de fer politique qui oppose désormais frontalement le pouvoir et une partie de l’opposition autour de l’avenir de la Constitution.
