Alors que le Conseil d’administration multiplie les alertes sur la gestion du directeur général André Kabanda Kana, des milliers d’agents cumulent près de 200 mois d’arriérés de salaires. Malgré des courriers adressés au président Félix Tshisekedi, à la Première ministre et aux autorités de tutelle, aucune réponse institutionnelle forte n’a encore permis de lever les interrogations qui entourent la gouvernance de la MIBA.
Mbuji-Mayi – RDC
À la MIBA, la crise n’est plus seulement industrielle ou financière. Elle est devenue institutionnelle. D’un côté, un Conseil d’administration qui affirme vouloir remettre sur pied l’un des fleurons historiques de l’industrie congolaise du diamant. De l’autre, une Direction générale accusée par les administrateurs de prendre des décisions majeures sans respecter les prérogatives du Conseil, d’engager des dépenses contestées et de compromettre, par certaines initiatives, le plan de relance de l’entreprise.
Au centre de cette confrontation se trouve André Kabanda Kana, directeur général de la MIBA depuis novembre 2023. Face à ce que les administrateurs considèrent comme une accumulation de manquements graves, la majorité du Conseil d’administration, présidé par Jean-Charles Okoto Lolakombe, a demandé aux autorités compétentes de prendre des mesures contre le DG. Aux côtés du président siègent notamment Pierre-Claver Kalala Mwana-Ndibu, Jonas Tsundu Tsundu, Rombaut Kalombo Tshinkenke, Léon Kalala Beya, Maurice Mabiala Ma Makiobo et Albert Bukasa Mukadi, tous engagés dans cette démarche visant à obtenir une clarification de la gestion de l’entreprise.
Une question domine désormais ce dossier : pourquoi, malgré les alertes répétées du Conseil d’administration, aucune enquête indépendante ne permet-elle encore de faire toute la lumière sur les opérations contestées ?
Des accusations suffisamment graves pour justifier une enquête immédiate
Le Conseil d’administration ne formule pas de simples critiques de gestion. Dans les documents, résolutions et mémorandum que Actu26.com a pu consulter, les administrateurs évoquent notamment des violations des statuts, une insubordination aux décisions du Conseil, des dépenses engagées sans autorisation préalable ainsi que plusieurs opérations contractuelles qu’ils estiment irrégulières et qui, selon eux, nécessitent un audit indépendant.
Une résolution adoptée le 3 juillet 2026 mentionne notamment près de 2 millions de dollars de dépenses liées à l’acquisition d’engins miniers et de véhicules sans appel d’offres ni autorisation préalable du Conseil. Le document que Actu26.com a pu consulter dresse un tableau particulièrement préoccupant. Les administrateurs y évoquent également des frais bancaires importants, plusieurs opérations financières dont ils demandent la traçabilité ainsi que des contrats qui, selon eux, méritent d’être examinés avant toute nouvelle injection de fonds publics.
Ces éléments ne peuvent toutefois être définitivement qualifiés qu’à l’issue d’un audit ou d’une enquête compétente. C’est précisément cette enquête que réclame le Conseil d’administration. Car lorsqu’un organe de gouvernance d’une entreprise publique signale des opérations susceptibles d’avoir causé un préjudice financier, la réponse normale d’un État actionnaire devrait être la vérification des faits, et non le silence.
Le précédent de 2024 : déjà une alerte, déjà une demande de sanction
La crise actuelle ne naît pas en 2026. Elle s’inscrit dans une séquence commencée au moins en 2024. À cette époque déjà, le Conseil d’administration avait engagé une procédure de suspension conservatoire du directeur général.
Le 2 décembre 2024, le ministre du Portefeuille Jean-Lucien Bussa accusait réception de cette résolution dans un courrier adressé notamment au président de la République, à la Première ministre et aux autorités concernées. Il indiquait avoir demandé les explications d’André Kabanda Kana avant toute décision.
Deux ans plus tard, les mêmes interrogations reviennent. Une enquête a-t-elle été ordonnée ? Un audit a-t-il été réalisé ? Les contrats contestés ont-ils été examinés ? Les responsabilités ont-elles été établies ? Si la réponse est négative, une nouvelle question s’impose : pourquoi les mêmes problèmes de gouvernance semblent-ils ressurgir deux ans plus tard ?
Hydroforce et Centreville : deux dossiers qui appellent des réponses
Le dossier le plus emblématique concerne un contrat d’environ 1,5 million de dollars attribué à Hydroforce pour des travaux liés à la centrale de Lubilanji. Selon les griefs formulés par les administrateurs, cette opération aurait été engagée sans autorisation préalable du Conseil. Une enquête devra établir qui a signé le contrat, quels montants ont été versés, quelles prestations ont été réalisées et si la MIBA a subi un préjudice.
Autre dossier sensible : Centreville.
Le site internet de la MIBA avait présenté en mars 2024 la signature d’un contrat de prêt et de commercialisation avec cette société américaine. Les administrateurs demandent aujourd’hui que toute cette opération soit documentée : quantité de diamants cédés, valeur des pierres, contrepartie réellement obtenue, garanties apportées et bénéficiaires effectifs. Pour eux, seuls les documents comptables, contractuels et les rapports d’exécution permettront d’établir la réalité des faits.
Une relance sous tension et le silence de l’État
Le conflit porte également sur l’exécution des décisions du Conseil. Selon les administrateurs, sur 47 décisions relevant de la Direction générale, 11 seulement auraient été exécutées, 33 restant sans suite et 3 n’étant appliquées que partiellement. Comment un Conseil d’administration peut-il conduire la relance d’une entreprise lorsque ses décisions ne sont pas exécutées ? Comment l’État peut-il demander au Conseil de réussir la relance de la MIBA tout en laissant perdurer un conflit institutionnel qui empêche cet organe d’exercer pleinement ses responsabilités ?
L’enjeu financier est considérable. Les actionnaires ont annoncé une relance pouvant atteindre 70 millions de dollars, comprenant les 50 millions promis par le président de la République et une enveloppe complémentaire envisagée de 20 millions. Mais derrière ces chiffres se cache une réalité sociale dramatique : les travailleurs de la MIBA cumulent près de 200 mois d’arriérés de salaires. Des milliers de familles vivent depuis des années dans une précarité extrême pendant que l’entreprise peine à retrouver son niveau de production. Chaque dollar engagé dans une opération contestée est un dollar qui devrait pouvoir être justifié, chaque contrat devrait contribuer à la renaissance de la MIBA et chaque retard dans la clarification de cette crise prolonge les souffrances des agents.
Le Conseil d’administration affirme avoir alerté les autorités. Le président Félix Tshisekedi, la Première ministre et les ministres de tutelle ont été officiellement saisis à plusieurs reprises. Pourtant, aucune réponse institutionnelle forte n’a, à ce jour, permis de trancher définitivement les accusations. Pourquoi un directeur général contesté par la majorité de son Conseil reste-t-il en fonction ? Pourquoi les accusations formulées depuis 2024 n’ont-elles toujours pas été définitivement clarifiées ? Pourquoi les contrats contestés ne font-ils pas l’objet d’un audit indépendant ? Et surtout, combien de temps encore les autorités garderont-elles le silence pendant que les agents continuent d’attendre près de 200 mois d’arriérés de salaires ?
Le dossier MIBA appelle désormais une réponse institutionnelle : un audit indépendant, une enquête transparente, la vérification de tous les contrats contestés, l’identification des responsabilités et la protection des fonds destinés à la relance. Le Conseil d’administration affirme avoir fait son devoir en alertant les autorités. Il appartient désormais à l’État d’assumer le sien. Car derrière les contrats contestés, les millions de dollars engagés et les conflits de gouvernance, il y a une entreprise stratégique qui attend de renaître et des milliers d’agents qui attendent, depuis près de 200 mois, que leur travail soit enfin reconnu et rémunéré.
La MIBA n’a plus besoin d’une nouvelle bataille de communication. Elle a besoin de vérité, de transparence et de décisions. Plus le silence des autorités se prolonge, plus il devient difficile de comprendre pourquoi cette crise continue de s’enliser.
