En République démocratique du Congo, le débat autour d’un éventuel changement de la Constitution continue de fracturer la classe politique, la société civile… et désormais les milieux religieux. Alors que plusieurs responsables des Églises de réveil ont récemment affiché leur soutien à une réforme constitutionnelle, le pasteur et chantre gospel Moïse Mbiye a choisi de prendre ses distances avec cette dynamique qu’il considère comme une dangereuse dérive de la mission pastorale.

Lors de sa prédication du dimanche 10 mai à l’église Cité Bethel, le responsable religieux n’a pas cité de noms, mais son message visait clairement certains regroupements de pasteurs qui, ces dernières semaines, multiplient des prises de position politiques sur la question constitutionnelle. Avec un ton ferme, parfois amer, Moïse Mbiye a dénoncé des rassemblements pastoraux devenus, selon lui, des cadres de débats politiques plutôt que des espaces de prière et d’édification spirituelle.

« Aujourd’hui, certains rassemblements de pasteurs ressemblent plus à des réunions autour du vin qu’à des moments de prière », a-t-il lancé devant les fidèles, avant d’implorer Dieu de le préserver de ce type de fréquentations. Une manière à peine voilée d’indiquer qu’il refuse de s’associer à certains cercles ecclésiastiques engagés dans le débat sur le changement de la Constitution.

Derrière cette sortie se cache une critique profonde : celle d’une Église qui risque de perdre sa vocation spirituelle en devenant un prolongement des calculs politiques. Pour le pasteur de Cité Bethel, plusieurs responsables religieux semblent désormais davantage préoccupés par les discussions constitutionnelles que par la croissance spirituelle des fidèles, la prière, l’encadrement moral ou encore le développement des communautés chrétiennes.

« Ils ne bénissent plus personne. Ils ne pensent même plus à élever leurs églises », s’est-il indigné.

Cette prise de parole intervient dans un contexte particulièrement tendu. Depuis plusieurs semaines, des figures influentes des Églises de réveil, sous la conduite de l’archevêque Evariste Ejiba Yamapia, plaident ouvertement en faveur d’un changement de la Constitution. Lors de plusieurs rencontres organisées à Kinshasa, ces responsables religieux ont estimé que la loi fondamentale actuelle devait être remplacée, notamment parce qu’elle serait issue d’accords politiques et non d’une consultation populaire directe.

L’Église du Réveil du Congo (ERC), dirigée par Ejiba Yamapia, a même organisé des matinées de réflexion sur le sujet, appelant les Congolais à ne plus considérer la réforme constitutionnelle comme un tabou. Ces prises de position ont rapidement suscité des réactions contrastées dans le pays.

Car en RDC, la question constitutionnelle demeure extrêmement sensible. Une partie de l’opposition et plusieurs acteurs de la société civile redoutent qu’un changement de la Constitution ouvre la voie à une remise en cause de certains équilibres démocratiques, notamment autour de la limitation des mandats présidentiels. D’autres, en revanche, soutiennent qu’une réforme institutionnelle pourrait permettre d’adapter le fonctionnement de l’État aux réalités actuelles du pays.

Cette division traverse désormais les confessions religieuses elles-mêmes. Certains leaders évangéliques assument leur soutien à une réforme, tandis que d’autres refusent de voir l’Église devenir un instrument de mobilisation politique. L’évangéliste Sony Kafuta, figure historique de l’Église de réveil, s’est lui aussi désolidarisé des pasteurs favorables au changement de la Constitution, affirmant n’avoir ni été consulté ni associé à ces démarches.

Dans ce climat, la sortie de Moïse Mbiye résonne comme un avertissement lancé à ses pairs. Sans se positionner officiellement dans le camp politique opposé au changement de la Constitution, le chantre insiste surtout sur la nécessité pour les hommes de Dieu de rester fidèles à leur mission première : annoncer l’Évangile, soutenir les fidèles et préserver l’unité spirituelle.

Son intervention est d’autant plus marquante qu’il est souvent perçu comme un pasteur proche du pouvoir. En choisissant de critiquer ouvertement l’activisme politique de certains responsables religieux, il brouille les lignes habituelles et refuse d’entrer dans une logique de clan.

Au-delà de la polémique, cette séquence révèle surtout le malaise grandissant qui traverse les milieux ecclésiastiques congolais. Entre engagement citoyen et récupération politique, plusieurs fidèles s’interrogent désormais sur la frontière entre la mission spirituelle de l’Église et l’ambition d’influencer directement le débat politique national.

Dans une société où les Églises jouent un rôle social majeur, les paroles des pasteurs pèsent lourd. Et lorsque certains autels se transforment en tribunes politiques, le risque est grand de voir les fidèles perdre leurs repères spirituels au profit des divisions partisanes.

Par sa mise en garde, Moïse Mbiye rappelle finalement une évidence souvent oubliée : l’autorité morale de l’Église repose moins sur sa proximité avec le pouvoir que sur sa capacité à rester un refuge spirituel pour le peuple congolais.

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