Reçu dans l’émission « Décrypta », sur Télé Shaba, l’ancien président burundais Sylvestre Ntibantunganya est revenu sur les causes de la guerre civile qui a ravagé son pays. Son témoignage, particulièrement critique à l’égard du refus du dialogue avant les élections de 1993, résonne aujourd’hui avec la crise politique et sécuritaire que traverse la République démocratique du Congo. Alors que Félix Tshisekedi annonce un dialogue national, une partie de l’opposition refuse le cadre proposé et l’AFC/M23 poursuit ses opérations militaires dans l’Est. Pour certains acteurs, le risque est de voir les frustrations politiques et électorales se transformer en une crise plus profonde.
Le Burundi : quand l’échec du compromis précède la tragédie
Pour comprendre l’avertissement contenu dans les propos de Sylvestre Ntibantunganya, il faut revenir au Burundi du début des années 1990.
Après des décennies de régime dominé par l’armée et marqué par de profondes tensions politiques et communautaires, le Burundi s’engage au début des années 1990 dans une transition démocratique. Le multipartisme est réintroduit et le pays organise en 1993 ses premières élections pluralistes depuis l’indépendance.
Le scrutin présidentiel est remporté par Melchior Ndadaye, candidat du Front pour la démocratie au Burundi (FRODEBU). Sa victoire constitue une rupture historique : pour la première fois, un président issu de la majorité hutue accède démocratiquement à la magistrature suprême, dans un pays où l’armée et l’appareil d’État avaient longtemps été dominés par une élite tutsie. Le FRODEBU remporte également les législatives.
Mais la victoire électorale ne suffit pas à apaiser les tensions.
C’est précisément sur cette période que Sylvestre Ntibantunganya porte aujourd’hui un regard rétrospectif. Selon lui, une occasion importante de désamorcer la crise aurait été manquée avant les élections de 1993.
«« L’erreur majeure qui a été commise par ceux qui ont dirigé le pays, c’est d’avoir refusé un dialogue que nous, au niveau de l’opposition, nous proposions, pour analyser ensemble avec les tenants du pouvoir des systèmes qui prédominaient au Burundi à l’époque, les mécanismes à travers lesquels il fallait désormais aborder le Burundi, gérer le Burundi. On nous a refusé cela. »»
Cette déclaration est fondamentale dans son raisonnement. Pour l’ancien président burundais, il ne s’agissait pas simplement de demander une rencontre politique supplémentaire. L’idée était de revoir ensemble les mécanismes de fonctionnement du pays, de définir les règles d’une nouvelle coexistence politique et de trouver un compromis avant que les élections ne deviennent le seul terrain de confrontation.
« Ils ont une responsabilité dans ce qui a suivi »
Ntibantunganya va plus loin. Il établit lui-même un lien entre ce refus du dialogue et la catastrophe qui intervient quelques mois plus tard.
Le 21 octobre 1993, des militaires renversent le président Melchior Ndadaye. Celui-ci est assassiné avec plusieurs responsables politiques. La tentative de coup d’État fait basculer le pays dans une spirale de violences. Des massacres de civils sont commis et l’affrontement politique se transforme progressivement en guerre civile.
C’est dans ce sens qu’il faut comprendre cette autre déclaration de l’ancien président burundais :
«« Ils ont une responsabilité dans ce qui a suivi après la mort du président Ndadaye le 21 octobre 1993, avec le coup d’État et tout ce qui a suivi dans le pays. »»
Cette phrase constitue en quelque sorte la suite logique de son premier argument.
Ntibantunganya ne prétend pas que le refus du dialogue a, à lui seul, provoqué la guerre civile. Le Burundi était déjà traversé par des fractures historiques, des violences antérieures, une forte méfiance entre les communautés et une armée qui demeurait un acteur politique majeur. Mais il considère que le refus de discuter des mécanismes de gestion du pouvoir a contribué à laisser s’installer une confrontation dont les conséquences allaient devenir incontrôlables.
Des analyses historiques vont dans le sens d’un enchaînement entre la transition démocratique, l’assassinat de Ndadaye et l’explosion des violences. La tentative de coup d’État du 21 octobre 1993 est généralement considérée comme le déclencheur de la guerre civile burundaise, laquelle s’est poursuivie pendant plus d’une décennie.
Une « soif de pouvoir » derrière le refus du dialogue ?
L’ancien président ajoute un autre élément à son analyse.
«« Et il y en a ceux qui ont perçu en cela une sorte de soif de pouvoir sans se confronter à la volonté du peuple burundais à travers, bien sûr, les élections. Mais nous, on n’avait pas perdu les élections. Ce sont les gens du pouvoir qui ont perdu les élections. »»
Ici encore, son propos renvoie directement au rapport de forces créé par les élections de 1993.
Pour lui, certains responsables auraient privilégié la conservation du pouvoir ou de leurs positions plutôt que l’acceptation pleine et entière du verdict électoral. La victoire de Ndadaye avait en effet bouleversé l’ordre politique établi. Son assassinat quelques mois après son élection a montré la fragilité de cette transition démocratique. Les conséquences furent dramatiques : violences massives, déplacements de populations, affrontements armés et, finalement, une guerre civile qui ne prendra officiellement fin qu’avec le processus de paix de 2005.
Le parallèle avec la RDC de 2026
C’est ici que le témoignage de Ntibantunganya prend une résonance particulière pour la République démocratique du Congo.
La RDC n’est évidemment pas le Burundi de 1993. Les deux pays ont des histoires différentes, leurs institutions ne sont pas identiques et la nature de leurs conflits respectifs n’est pas la même. Il serait donc imprudent de prédire que Kinshasa connaîtra exactement le scénario burundais.
Mais certaines interrogations se ressemblent : comment sortir d’une crise lorsque les principaux protagonistes ne s’accordent même pas sur les règles du dialogue ?
Le président Félix Tshisekedi a annoncé, le 27 août, un dialogue national destiné notamment à rechercher la paix, la cohésion nationale et une refondation de l’État. Dans son adresse à la nation, il a également précisé que ceux qui ont pris les armes contre l’ordre constitutionnel ne participeraient pas aux assises.
C’est précisément ce cadre qui suscite les réserves d’une partie de l’opposition.
Pour ses adversaires, Félix Tshisekedi ne peut pas être considéré comme un simple arbitre extérieur à la crise. Il est lui-même un acteur central du système politique actuel. Dès lors, lui laisser la possibilité de déterminer largement les contours, les modalités et l’agenda du dialogue suscite la méfiance de ceux qui réclament un processus réellement consensuel.
Le débat porte donc moins sur le principe abstrait du dialogue que sur qui en fixe les règles.
Le contentieux de 2023 toujours présent
À cette question s’ajoute le traumatisme politique des élections générales de décembre 2023.
Félix Tshisekedi a été proclamé vainqueur de la présidentielle et sa victoire a été confirmée par la Cour constitutionnelle. Mais le processus électoral demeure contesté par plusieurs acteurs politiques.
Des missions d’observation avaient alors relevé de nombreux dysfonctionnements. La mission d’observation CENCO-ECC avait recensé plus d’un millier d’incidents rapportés concernant notamment le fonctionnement des bureaux de vote, les machines à voter, les violences et les problèmes logistiques. Le Carter Center avait également décrit un processus marqué par des problèmes organisationnels et techniques importants.
Pour une partie de l’opposition, ces élections constituent l’une des racines de la crise actuelle. Le pouvoir, de son côté, défend la légitimité issue des urnes et rappelle que les résultats définitifs ont été validés par les institutions compétentes.
Cette divergence de lecture est précisément l’une des questions qu’un véritable dialogue pourrait être amené à traiter.
C64, Sauvons la RDC et Alternative 2028 : trois positions face au même problème
La réaction de l’opposition montre toutefois que l’unité autour du dialogue est loin d’être acquise.
La C64 rejette le processus initié par le pouvoir et réclame un cadre qu’elle considère comme véritablement inclusif. La coalition maintient par ailleurs sa stratégie de mobilisation politique.
Sauvons la RDC, pour sa part, pose des conditions préalables à sa participation. La plateforme estime notamment que le dialogue doit bénéficier de garanties d’impartialité, être inclusif et permettre de traiter les causes profondes de la crise plutôt que de simplement rechercher un compromis politique de circonstance.
Alternative 2028 adopte une position plus prudente. Le mouvement attend de prendre connaissance de l’ordonnance présidentielle devant préciser officiellement le cadre du dialogue avant de se prononcer définitivement.
Ces positions différentes révèlent cependant une préoccupation commune : les opposants au processus veulent savoir quelles seront les règles avant de s’engager.
Et pendant que Kinshasa discute, l’Est continue de brûler
À cette crise politique s’ajoute la situation sécuritaire.
Dans l’Est, l’AFC/M23 poursuit ses opérations et les combats continuent d’opposer les rebelles aux forces gouvernementales et à leurs alliés locaux. Félix Tshisekedi a, pour sa part, exclu du dialogue national ceux qui ont pris les armes contre l’ordre constitutionnel.
Cette exclusion pose une question de fond : peut-on trouver une solution durable à une crise sécuritaire sans discuter, directement ou indirectement, avec toutes les forces qui influencent le rapport de force sur le terrain ?
Le gouvernement considère que les groupes armés ne doivent pas être récompensés politiquement pour avoir pris les armes. Ses adversaires répondent qu’un processus de paix doit précisément être capable de traiter les causes de la guerre et de créer les conditions d’un règlement durable.
Le Burundi : un avertissement, pas une prophétie
Le message de Sylvestre Ntibantunganya mérite donc d’être entendu comme un avertissement.
L’histoire du Burundi montre qu’une transition politique fragile peut rapidement devenir incontrôlable lorsque la confiance disparaît, lorsque les acteurs refusent de reconnaître les règles du jeu et lorsque les frustrations politiques rencontrent une crise sécuritaire.
Le 21 octobre 1993, l’assassinat de Melchior Ndadaye n’a pas créé à lui seul toutes les fractures burundaises. Mais il a fait exploser un système politique déjà profondément fragilisé. Le coup d’État et les violences qui ont suivi ont ouvert la voie à une guerre civile qui allait coûter très cher au pays.
Pour la RDC, la comparaison doit donc être maniée avec prudence. Dire que ce qui est arrivé au Burundi peut arriver en RDC ne signifie pas que la guerre civile burundaise va automatiquement se reproduire. Cela signifie plutôt qu’un pays en crise doit prendre au sérieux les signaux de rupture avant qu’ils ne deviennent irréversibles.
En 2026, la RDC cumule plusieurs facteurs de tension : une guerre persistante dans l’Est, une opposition qui conteste le cadre du dialogue, des élections de 2023 encore considérées comme problématiques par une partie de la classe politique et une profonde défiance entre le pouvoir et certains opposants.
Dans ce contexte, la leçon de Ntibantunganya pourrait se résumer ainsi : le dialogue ne vaut que s’il est suffisamment crédible pour que ceux qui se sentent lésés acceptent d’y participer.
La question centrale pour les Congolais n’est donc pas seulement de savoir si le dialogue aura lieu. Elle est de savoir s’il permettra réellement de traiter les causes de la crise ou s’il deviendra une nouvelle bataille autour du contrôle du processus politique.
Car l’histoire du Burundi rappelle une réalité que les électeurs congolais devraient garder à l’esprit : lorsque le compromis politique arrive trop tard, lorsque chacun veut imposer ses propres règles et lorsque la méfiance s’installe durablement, le prix à payer peut dépasser largement le cadre d’une simple crise électorale ou institutionnelle.
lien de l’émission :
