La ville de Lubumbashi, chef-lieu de la province du Haut-Katanga, s’est transformée, pendant trois jours, en centre de gravité d’un dossier qui dépasse largement les frontières de la RDC. Réunis autour de la même table, Kinshasa, Dodoma et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés ont arrêté une feuille de route destinée à encadrer le retour volontaire de quelque 87.000 Congolais réfugiés en Tanzanie.
Sur le papier, l’annonce a tout d’un succès diplomatique. Dans la réalité, elle pose une question autrement plus embarrassante : que va-t-on offrir à ces Congolais lorsqu’ils auront franchi la frontière ?
La huitième réunion tripartite RDC–Tanzanie–HCR s’est achevée jeudi 27 août à Lubumbashi avec l’adoption d’un cadre devant organiser progressivement le rapatriement volontaire des réfugiés congolais vivant principalement dans la région de Kigoma, en Tanzanie. Les discussions ont porté sur l’information des réfugiés, l’identification des zones de retour, le transport, l’accueil et les conditions de réintégration.
Le chiffre donne le vertige : près de 87.000 personnes. Derrière cette statistique se trouvent des familles, des enfants, des personnes âgées et des communautés entières qui ont quitté la RDC en raison des crises successives ayant frappé l’Est du pays.
Leur retour peut constituer un signal encourageant. Il peut aussi devenir un immense échec si Kinshasa ne prépare pas sérieusement l’après-rapatriement.
Le retour ne doit pas être un simple déplacement de population
C’est là que se situe le véritable enjeu.
Faire rentrer un réfugié n’est pas simplement le transporter d’un camp tanzanien vers un territoire congolais. Le rapatriement n’a de sens que si le retour s’accompagne de sécurité, d’un logement, d’un accès à l’eau, aux soins de santé, à l’éducation et surtout d’un minimum de perspectives économiques.
Or, l’Est de la RDC reste confronté à une situation sécuritaire particulièrement fragile.
Le Sud-Kivu, qui constitue une zone potentielle de retour pour une partie importante de ces populations, continue de subir les conséquences des affrontements et des tensions armées. Au Nord-Kivu, la situation demeure également préoccupante.
Le contraste est donc difficile à ignorer : d’un côté, des partenaires internationaux préparent le retour des réfugiés ; de l’autre, les armes continuent de rappeler que les causes profondes des déplacements ne sont pas totalement réglées.
La question mérite d’être posée sans détour : peut-on parler de retour durable lorsque la sécurité n’est pas encore suffisamment consolidée dans certaines zones d’origine ?
Kinshasa promet la restauration de l’autorité de l’État
Les autorités congolaises mettent en avant les efforts engagés pour créer un environnement favorable au retour.
La restauration progressive de l’autorité de l’État dans certaines zones du Sud-Kivu, le redéploiement de l’administration civile, la réouverture de centres de santé et la reprise des activités scolaires sont notamment présentés comme des signes encourageants.
Les processus diplomatiques de Washington et de Doha sont également censés contribuer à créer les conditions d’une stabilisation durable.
Mais entre les engagements sur papier et la réalité du terrain, il existe encore un fossé.
Car les réfugiés ne rentreront pas dans une feuille de route. Ils rentreront dans des villages, des territoires et des communautés.
Ils devront retrouver leurs maisons, lorsque celles-ci existent encore. Ils devront récupérer leurs terres lorsqu’elles n’ont pas été occupées ou disputées. Ils devront retrouver des écoles pour leurs enfants, des centres de santé, des marchés et des moyens de subsistance.
Et surtout, ils devront avoir la certitude que leur retour ne les expose pas à un nouveau déplacement quelques mois plus tard.
Une responsabilité partagée entre Kinshasa, Dodoma et le HCR
La Tanzanie joue un rôle central dans cette opération. Depuis des années, elle accueille des dizaines de milliers de Congolais ayant fui les violences dans leur pays.
L’hospitalité tanzanienne est régulièrement saluée par les autorités congolaises. Mais le retour ne doit pas être envisagé comme une simple solution permettant de réduire le nombre de réfugiés présents sur le territoire tanzanien.
Le principe doit rester celui d’un retour volontaire, sécurisé, digne et durable.
Cela signifie qu’aucune pression ne devrait être exercée sur les réfugiés pour les pousser à rentrer avant que les conditions minimales ne soient réunies.
Le HCR aura donc un rôle particulièrement sensible : vérifier que les personnes qui décident de rentrer le font librement, avec une information complète sur la situation dans leurs zones d’origine.
Kinshasa, de son côté, devra assumer sa responsabilité première : garantir la sécurité de ses citoyens et leur permettre de reconstruire leur vie.
87.000 retours : une opportunité, mais aussi un test pour l’État congolais
Ce rapatriement pourrait devenir l’une des plus importantes opérations de retour de populations congolaises de ces dernières années.
Il pourrait aussi être un formidable test pour l’État congolais.
Si ces dizaines de milliers de Congolais retrouvent des villages sécurisés, des écoles fonctionnelles, des centres de santé opérationnels et des possibilités économiques, Kinshasa pourra démontrer que le retour des déplacés et réfugiés n’est pas seulement un objectif humanitaire, mais une véritable politique de reconstruction nationale.
Mais si ces populations rentrent dans des zones dépourvues de sécurité, sans infrastructures et sans moyens de subsistance, le risque est de transformer un rapatriement présenté comme une victoire diplomatique en nouvelle source de vulnérabilité.
Plus grave encore : un retour mal préparé pourrait conduire à de nouveaux déplacements.
C’est pourquoi la feuille de route de Lubumbashi ne doit pas rester un document diplomatique de plus.
Elle doit être assortie d’un calendrier précis, de moyens financiers identifiés, d’un mécanisme de suivi indépendant et d’une évaluation régulière des conditions sécuritaires dans les zones de retour.
Le vrai défi commence maintenant
La signature d’un communiqué final n’est que le début.
Le véritable travail commence après Lubumbashi.
Il faudra convaincre les réfugiés que rentrer chez eux ne signifie pas simplement quitter un camp pour retrouver une autre forme de précarité. Il faudra reconstruire la confiance entre les populations et l’État. Il faudra sécuriser les zones de retour. Il faudra prévenir les conflits fonciers et communautaires qui pourraient resurgir.
Et surtout, il faudra répondre à une question fondamentale que les chiffres et les cérémonies officielles ne peuvent pas masquer :
Pourquoi ces Congolais sont-ils devenus réfugiés et qu’est-ce qui a réellement changé depuis leur départ ?
La RDC ne manque pas de mécanismes, de réunions tripartites ou de feuilles de route. Ce qui manque encore trop souvent, c’est la traduction concrète des engagements sur le terrain.
Les 87.000 Congolais qui pourraient rentrer ne demandent pas seulement à revenir en RDC. Ils veulent pouvoir y rester.
Et cela passe par une condition non négociable : la paix.
Car le véritable succès de Lubumbashi ne sera pas le nombre de réfugiés rapatriés.
Ce sera le nombre de Congolais qui, après être rentrés chez eux, n’auront plus jamais besoin de reprendre le chemin de l’exil.
