Décrétée le 20 août par Kinshasa, la suspension des activités académiques dans les établissements d’enseignement supérieur de Goma et Bukavu suscite une levée de boucliers. Pour le Prof. Freddy R. Kaniki, le coordonnateur adjoint de l’AFC chargé de Finance, économie et développement, la mesure n’a rien de sécuritaire : elle serait une riposte à peine voilée aux nominations académiques opérées début août par l’AFC/M23.
C’est un nouveau front qui s’ouvre dans la guerre des symboles que se livrent Kinshasa et les autorités de fait du Nord-Kivu et du Sud-Kivu. Par un arrêté signé le 20 août par la ministre de l’Enseignement supérieur, universitaire, de la Recherche scientifique et de l’Innovation, Marie-Thérèse Sombo, le gouvernement congolais a ordonné la suspension, « jusqu’à nouvel ordre », de toutes les activités académiques et para-académiques dans les établissements publics et privés de Goma et Bukavu, pour l’année 2026-2027. Inscriptions, cours, évaluations, délibérations : tout est gelé. Sont notamment concernés l’Université de Goma (UNIGOM), l’Université officielle de Bukavu (UOB), ainsi qu’une dizaine d’instituts supérieurs des deux villes.
« Une réaction directe aux nominations »
Officiellement, Kinshasa invoque une « situation sécuritaire particulièrement préoccupante » dans les deux provinces. Une justification que balaie d’un revers de main le Prof. Freddy R. Kaniki, figure académique proche de l’administration mise en place par l’AFC/M23 dans les territoires qu’il contrôle depuis la chute de Goma puis de Bukavu, au début de l’année 2025. « Rien, sauf la mauvaise foi des autorités de Kinshasa, ne justifie une telle suspension », écrit-il dans une déclaration diffusée cette semaine, affirmant au contraire que la situation sécuritaire dans les « villes libérées » serait meilleure qu’avant.
Pour l’universitaire, la véritable cause de la décision est ailleurs : elle serait une réplique aux nominations, annoncées le 7 août par les autorités de facto de Goma et Bukavu, destinées à combler des postes de direction vacants depuis plus d’un an, occupés jusque-là par des responsables administrant à distance depuis Kinshasa. Une lecture que rejette catégoriquement l’ESU-RSI, qui a dénoncé dès le 10 août une « ingérence grave et inacceptable », rappelant que l’occupation d’une partie du territoire national par un groupe armé ne lui confère aucune compétence administrative sur les institutions publiques congolaises.
Kinshasa dénonce un cadre « hors la loi »
Du côté du gouvernement, on assume la fermeté. Dans son communiqué, le ministère justifie la suspension par la nécessité d’empêcher que des activités académiques ne se poursuivent « en dehors du cadre légal et institutionnel » national. Kinshasa a par ailleurs suspendu le versement des rémunérations d’une cinquantaine d’agents — dont vingt-huit professeurs — accusés d’avoir rallié l’AFC/M23 ou d’avoir accepté d’exercer sous son autorité, tout en appelant les établissements situés hors des zones de combat à accueillir les étudiants concernés par la mesure.
Cette version des faits est loin de convaincre les habitants du Nord et du Sud-Kivu, où la mesure est perçue comme une punition collective infligée à une jeunesse déjà éprouvée par les combats, la destruction d’écoles, d’églises et d’hôpitaux, et la paralysie du système bancaire. « Est-ce que ceux qui ont pris la décision ont pensé aux implications financières et logistiques, aux contraintes morales de ces jeunes gens — et surtout de ces jeunes filles — qu’ils veulent envoyer à des centaines de kilomètres de leurs parents ? », interroge le Prof. Kaniki, qui dénonce une politisation d’un dossier scolaire visant selon lui spécifiquement les populations swahiliphones de l’Est.
Une inquiétude partagée au-delà des clivages
Si la lecture politique du Prof. Kaniki reste évidemment marquée par sa proximité avec les autorités de Goma et Bukavu, l’inquiétude qu’il exprime pour l’avenir des étudiants trouve un écho inattendu jusque dans le camp adverse. Le prix Nobel de la paix Denis Mukwege, farouche opposant à l’AFC/M23, a lui aussi alerté sur les conséquences de la fermeture des universités pour la jeunesse et la production du savoir dans l’Est du pays — tout en condamnant, de son côté, les nominations opérées par les rebelles dans les établissements sous leur contrôle.
En attendant un éventuel apaisement, ce sont bien les étudiants de Goma et de Bukavu qui font les frais de ce bras de fer institutionnel. Le Prof. Kaniki appelle, pour sa part, à la poursuite normale des cours sur place et exhorte la jeunesse à ne pas se laisser instrumentaliser : « La révolution éducative est en marche, et les étudiants doivent en être des acteurs fiers, non des spectateurs, encore moins des victimes. »
