Invité de l’émission « Décrypta» sur Télé Shaba, le professeur émérite de l’Université de Liège, Pierre Verjans, a livré une lecture particulièrement critique du débat constitutionnel en République démocratique du Congo. Face aux arguments avancés par l’UDPS autour de la nécessité d’adapter la Loi fondamentale aux réalités du pays, le constitutionnaliste rappelle une règle essentielle : une Constitution peut être imparfaite, mais sa modification doit respecter les procédures qu’elle-même prévoit.

À Kinshasa, la bataille autour de la Constitution ne se joue plus uniquement dans les amphithéâtres universitaires ou les cercles de juristes. Elle s’est progressivement transformée en un affrontement politique majeur. Alors que le pouvoir défend la nécessité d’une réforme profonde de la Loi fondamentale, ses détracteurs redoutent qu’une telle démarche ne serve de prélude à une remise en cause des équilibres institutionnels.

C’est dans ce contexte que Pierre Verjans, invité de l’émission « Décrypta» sur Télé Shaba, a voulu remettre le débat sur le terrain du droit.

Pour le professeur émérite de l’Université de Liège, l’argument selon lequel la Constitution actuelle ne correspondrait plus parfaitement aux réalités congolaises ne suffit pas, à lui seul, à justifier son remplacement.

« Aucune Constitution ne répond parfaitement aux réalités d’un peuple »

a-t-il expliqué,

rappelant qu’un texte constitutionnel est par nature appelé à évoluer avec la société qu’il encadre.

Mais cette possibilité d’évolution ne signifie pas, selon lui, que les acteurs politiques peuvent s’affranchir des règles établies. La Constitution contient précisément des mécanismes permettant de procéder à sa révision lorsque les circonstances l’exigent.

« C’est justement pour cela qu’elle prévoit des mécanismes de révision. »

pierre verjans

La nuance est importante. Pour Pierre Verjans, le problème ne réside donc pas nécessairement dans la volonté de modifier certaines dispositions constitutionnelles. Il se situe plutôt dans la manière dont cette transformation serait conduite.

Dès lors que les procédures prévues par la Loi fondamentale sont contournées ou ignorées, estime-t-il, la démarche change de nature.

« Mais si l’on veut la remplacer en dehors de ces mécanismes, on quitte le droit pour entrer dans le politique. »

pierre verjans

Une formule qui résume, à ses yeux, l’un des principaux enjeux du débat actuel. Dans un État de droit, les institutions et les dirigeants ne sont pas seulement jugés sur la pertinence de leurs objectifs, mais également sur leur respect des règles qui organisent l’exercice du pouvoir.

L’ombre d’Étienne Tshisekedi

Au-delà de la question constitutionnelle, l’intervention de Pierre Verjans a également porté sur l’évolution de l’UDPS, parti historiquement associé à Étienne Tshisekedi.

Le professeur émérite établit une distinction nette entre le mouvement incarné par l’ancien opposant et les responsables qui dirigent aujourd’hui la formation politique.

À l’entendre, la référence à l’héritage d’Étienne Tshisekedi ne saurait constituer, à elle seule, une justification politique pour les choix actuels du parti.

« Il ne faut pas confondre l’UDPS d’Étienne Tshisekedi avec ceux qui dirigent aujourd’hui le parti »,

a-t-il soutenu.

Pierre Verjans revient alors sur le parcours de l’ancien opposant historique, présenté comme une figure ayant payé un lourd tribut pour ses convictions politiques.

« Étienne Tshisekedi était un homme très courageux, qui a payé très cher son courage »,

affirme-t-il.

Une manière de rappeler que l’histoire de l’UDPS est intimement liée aux combats politiques menés sous les régimes précédents, notamment durant les années 1980, 1990 et 2000. Pour Verjans, cet héritage historique ne doit toutefois pas être automatiquement assimilé aux pratiques des dirigeants actuels.

Son jugement sur cette nouvelle génération à la tête du parti est particulièrement sévère.

« Les gens qui s’accaparent aujourd’hui du pouvoir en son nom n’ont absolument rien à voir avec le courage d’Étienne Tshisekedi dans les années 80, 90 et 2000 »,

lance-t-il.

Et de marteler : « Rien à voir, tout simplement. »

Le professeur émérite va plus loin en mettant directement en cause les motivations de ceux qu’il présente comme les héritiers politiques du fondateur de l’UDPS.

« Ce sont simplement des héritiers qui essayent de s’enrichir. Point, c’est tout »,

affirme-t-il.

Ces déclarations, particulièrement tranchées, interviennent alors que l’UDPS occupe une position centrale dans le dispositif politique congolais. Arrivé au pouvoir avec Félix Tshisekedi, le parti qui s’était longtemps présenté comme une force d’opposition historique est désormais confronté à une nouvelle réalité : celle de l’exercice du pouvoir et des critiques qui l’accompagnent.

Le débat constitutionnel comme ligne de fracture

La sortie de Pierre Verjans intervient également dans un contexte où la question constitutionnelle est devenue l’une des principales lignes de fracture de la vie politique congolaise.

Pour les partisans d’une réforme, l’évolution des institutions serait nécessaire pour corriger certaines faiblesses du système actuel et adapter le fonctionnement de l’État aux réalités du pays. Pour leurs adversaires, le risque est de voir une réforme présentée comme technique se transformer en instrument de recomposition du pouvoir.

C’est précisément cette frontière entre le juridique et le politique que Pierre Verjans semble vouloir mettre en évidence.

Son raisonnement repose sur un principe simple : une Constitution n’est pas un texte figé, mais sa transformation ne peut être dissociée des règles qu’elle impose elle-même.

Dans cette perspective, la question centrale n’est donc pas seulement de savoir si la Constitution congolaise doit évoluer. Elle consiste également à déterminer dans quel cadre, selon quelles procédures et avec quelles garanties une éventuelle réforme peut être menée.

L’intervention du professeur émérite de l’Université de Liège risque ainsi de nourrir davantage un débat déjà fortement polarisé. En s’attaquant à l’argument constitutionnel défendu par l’UDPS et en questionnant la fidélité des dirigeants actuels à l’héritage d’Étienne Tshisekedi, Pierre Verjans ouvre deux fronts à la fois : celui du droit et celui de la mémoire politique.

À mesure que la controverse s’intensifie, une question demeure au cœur des discussions : comment réformer les institutions congolaises sans fragiliser les principes qui fondent l’État de droit ?

Pour Pierre Verjans, la réponse passe d’abord par le respect des mécanismes constitutionnels. Car si une Constitution prévoit elle-même les conditions de son évolution, vouloir la contourner reviendrait, selon lui, à déplacer le débat du terrain juridique vers celui du rapport de force politique.

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