À Kinshasa, la Constitution est devenue le principal champ de bataille avant même que ne s’ouvre officiellement la campagne pour la présidentielle de 2028. La validation du cadre légal du référendum par la Cour constitutionnelle a donné un nouvel élan au processus voulu par le pouvoir, mais aussi à la contestation. Pour Albert Mukulubundu Muke, président du Front démocratique africain (FDA) et coordinateur adjoint de Sauvons la RDC, la réforme en préparation ne relève pas d’une simple mise à jour institutionnelle : elle pourrait, selon lui, permettre à Félix Tshisekedi de prolonger son bail présidentiel. Dans une tribune particulièrement offensive, il appelle les Congolais et les partenaires internationaux à ne pas laisser s’installer ce qu’il considère comme une nouvelle architecture de pouvoir.
À première vue, le débat porte sur un texte.
En réalité, il porte déjà sur un homme, une échéance et une question qui pourrait déterminer les prochaines années de la République démocratique du Congo : que restera-t-il des règles de l’alternance présidentielle après 2028 ?
Depuis que le projet de réforme constitutionnelle a commencé à s’imposer dans le débat public, la politique congolaise s’est progressivement organisée autour de cette interrogation. La majorité présidentielle présente la refondation institutionnelle comme une nécessité pour adapter l’État aux réalités du pays. Ses adversaires soupçonnent, eux, une opération beaucoup plus calculée : utiliser la Constitution pour déplacer les lignes avant la prochaine présidentielle.
La récente décision de la Cour constitutionnelle sur la loi référendaire a rendu cette bataille plus concrète. Après son adoption définitive par le Parlement, le texte dispose désormais d’un cadre juridictionnel permettant au processus de poursuivre son chemin.
Et c’est précisément ce passage du discours à l’action qui inquiète l’opposition.
Le référendum, ou le premier domino ?
Dans sa tribune, Albert Mukulubundu Muke ne s’attarde pas sur les détails techniques de la procédure. Il s’intéresse à ce qu’elle pourrait produire politiquement.
Son scénario est celui d’une nouvelle Constitution susceptible de créer une nouvelle architecture institutionnelle et, par ricochet, de remettre en discussion la limitation des mandats présidentiels.
Le mot « troisième mandat » est devenu le point de cristallisation de cette contestation.
Félix Tshisekedi achève son deuxième mandat en cours. Le débat sur la réforme constitutionnelle intervient donc à un moment où le calendrier politique commence naturellement à se rapprocher de 2028.
Le président a déjà expliqué qu’une éventuelle nouvelle Constitution pourrait ouvrir la voie à une nouvelle candidature si le peuple congolais l’approuvait. Pour ses adversaires, cette déclaration suffit à établir le lien entre réforme institutionnelle et stratégie présidentielle.
La majorité, elle, insiste sur un autre principe : celui de la souveraineté populaire.
Si les Congolais sont appelés à se prononcer par référendum, soutient-elle, c’est bien à eux qu’appartiendra le dernier mot.
Le désaccord porte donc moins sur l’existence du peuple souverain que sur les conditions dans lesquelles cette souveraineté pourrait s’exercer.
Une opposition qui a trouvé son cheval de bataille
La question constitutionnelle a offert à l’opposition congolaise un thème autour duquel plusieurs courants, longtemps dispersés, peuvent se retrouver.
La C64 a précisément été construite sur cette ligne de fracture : empêcher toute modification de la Constitution qui permettrait, selon ses membres, au président de briguer un troisième mandat.
Cette convergence est politiquement importante.
Les oppositions congolaises ont rarement évolué sur une ligne commune pendant suffisamment longtemps pour constituer un rapport de force durable face au pouvoir.
La Constitution pourrait changer la donne.
Elle permet à des personnalités aux trajectoires et aux électorats différents de partager une même ligne rouge.
Dans sa tribune, Mukulubundu Muke s’inscrit clairement dans cette dynamique. Son propos ne consiste pas seulement à dénoncer une réforme. Il cherche à présenter celle-ci comme le symptôme d’une transformation plus large du système politique.
Selon lui, le pouvoir ne chercherait pas simplement à changer des institutions jugées inadaptées. Il chercherait à sécuriser son influence sur le long terme.
Une accusation politique lourde, qu’il revient désormais au débat public de confronter aux textes et aux actes.
La Constitution comme test de crédibilité
Le véritable défi pour Félix Tshisekedi pourrait finalement être moins juridique que politique.
Même si une réforme constitutionnelle est techniquement possible, elle ne sera politiquement acceptée que si une partie significative de l’opinion considère qu’elle répond à un besoin collectif.
C’est là que réside la difficulté.
Une Constitution peut être modifiée légalement et pourtant produire une crise de légitimité si une large partie du pays estime que la procédure a été conçue pour favoriser un camp.
À Kinshasa, cette méfiance est déjà perceptible.
L’opposition conteste le processus. Les organisations de la société civile se mobilisent. Les Églises prennent position. Les réseaux sociaux transforment chaque déclaration présidentielle en sujet de polémique.
Le risque, pour le pouvoir, serait donc de gagner la bataille juridique tout en perdant celle de la confiance.
Les Églises ne veulent pas rester spectatrices
La position de la CENCO et de l’Église du Christ au Congo donne à la contestation une dimension particulière.
Dans une RDC où les institutions politiques ont souvent été incapables de construire seules des compromis, les confessions religieuses ont régulièrement servi d’intermédiaires.
Leur intervention dans le débat constitutionnel n’est donc pas anodine.
Les évêques catholiques ont exprimé leurs réserves face au projet de modification de la Constitution dans le contexte actuel. Ils ont notamment insisté sur la nécessité de tenir compte de la situation sécuritaire et du climat politique.
Cette prudence rejoint une inquiétude exprimée par l’opposition : peut-on raisonnablement engager une refondation constitutionnelle alors qu’une partie du territoire national reste affectée par la guerre ?
La question est d’autant plus sensible que la crise dans l’Est n’est pas seulement militaire.
Elle est aussi territoriale, humanitaire et institutionnelle.
L’Est, l’argument qui peut tout compliquer
Pour organiser un référendum crédible, il faut pouvoir garantir à chaque citoyen la possibilité de participer.
Or, des millions de Congolais vivent depuis plusieurs années dans un contexte marqué par les déplacements forcés, l’insécurité et l’affaiblissement de l’autorité publique.
Pour Mukulubundu Muke, c’est l’un des paradoxes les plus dangereux du projet : vouloir redéfinir le pacte national au moment où le territoire lui-même demeure fragmenté par le conflit.
Son inquiétude est claire : un référendum organisé dans de mauvaises conditions pourrait renforcer les frustrations plutôt que produire un consensus.
Le pouvoir pourrait rétorquer que l’existence d’une guerre ne signifie pas que toute réforme institutionnelle doit être suspendue indéfiniment.
Mais l’opposition pose une autre question : quelle légitimité démocratique peut avoir une consultation si une partie des citoyens ne peut y participer dans des conditions normales ?
Le débat est loin d’être tranché.
Les partenaires étrangers pris entre principes et intérêts
La tribune élargit également le champ de bataille aux partenaires internationaux.
Washington, Paris, Bruxelles, mais aussi les Nations unies et l’Union africaine sont implicitement placés devant leurs responsabilités.
Pour l’auteur, leur prudence actuelle serait liée à la guerre dans l’Est et aux intérêts stratégiques que représente la RDC.
Le calcul serait simple : dans une région où la situation sécuritaire reste extrêmement fragile, les partenaires occidentaux auraient besoin d’un interlocuteur stable à Kinshasa.
À cela s’ajoute le poids des minerais congolais dans les chaînes mondiales d’approvisionnement.
La RDC est devenue un acteur incontournable dans les discussions internationales sur les minerais critiques. Cette réalité donne au pays une importance qui dépasse largement ses frontières.
C’est précisément ce qui alimente la suspicion dénoncée dans la tribune : les principes démocratiques pourraient-ils être relégués derrière les impératifs géopolitiques ?
La question est inconfortable.
Une pression internationale trop forte sur Kinshasa pourrait être dénoncée comme une ingérence dans les affaires intérieures. Mais une absence totale de réaction pourrait, à l’inverse, être perçue comme une forme de validation silencieuse.
Le spectre des précédents africains
L’histoire politique récente du continent a laissé des traces.
Dans plusieurs pays africains, la modification des Constitutions a servi à prolonger des règnes présidentiels. Dans d’autres, elle a été présentée comme une véritable refondation institutionnelle avant de provoquer de fortes tensions politiques.
C’est cette mémoire collective qui pèse aujourd’hui sur le débat congolais.
À Kinshasa, personne ne veut officiellement reproduire les scénarios observés ailleurs.
Mais chacun sait également que la question de la limitation des mandats est rarement une affaire purement juridique.
Elle touche à la capacité d’un système politique à organiser pacifiquement la succession du pouvoir.
C’est donc l’alternance qui se trouve, indirectement, au centre de la querelle constitutionnelle.
2028 plane déjà sur Kinshasa
Officiellement, la présidentielle n’est pas encore à l’ordre du jour.
Politiquement, elle est déjà partout.
Chaque déclaration sur la Constitution est interprétée en fonction de 2028. Chaque initiative du pouvoir est analysée par l’opposition comme une possible préparation du prochain scrutin. Chaque mobilisation est, à son tour, lue comme un test de capacité à empêcher une éventuelle prolongation du pouvoir.
La bataille constitutionnelle est ainsi devenue une bataille de pré-campagne.
Et c’est peut-être là que se trouve le véritable paradoxe de la séquence : plus le pouvoir affirme que le débat porte sur les institutions, plus l’opposition le ramène à la question présidentielle.
Pour sortir de cette logique, Kinshasa devra probablement apporter des garanties suffisamment fortes pour dissiper le soupçon.
La première serait la transparence du processus.
La deuxième, l’inclusivité du débat.
La troisième, la clarification juridique des dispositions relatives à la durée et au nombre des mandats.
Sans cela, chaque étape du processus sera interprétée comme une marche supplémentaire vers 2028.
Le vrai enjeu : éviter une nouvelle crise de légitimité
La tribune de Mukulubundu Muke est évidemment un texte politique. Elle porte le regard d’un responsable engagé dans l’opposition et ne prétend pas à la neutralité.
Mais elle traduit une inquiétude plus large : celle de voir la question constitutionnelle devenir le prochain grand facteur de polarisation du pays.
La RDC sort à peine d’années de tensions électorales, de crises sécuritaires et de confrontations politiques successives.
Elle n’a guère besoin d’un nouveau choc institutionnel.
Le pouvoir dispose encore de la possibilité de transformer le débat constitutionnel en exercice de consolidation démocratique. Mais cela suppose de convaincre que la réforme ne vise pas d’abord à garantir l’avenir politique d’un homme.
L’opposition, de son côté, devra démontrer qu’elle peut défendre la Constitution sans transformer chaque réforme institutionnelle en prétexte à une confrontation permanente.
Et les partenaires internationaux devront, eux aussi, choisir leur posture : accompagner la RDC au nom de la stabilité ou rappeler, avec la même fermeté, que la stabilité sans institutions crédibles n’est jamais durable.
À Kinshasa, la question n’est donc plus simplement de savoir si les Congolais auront un jour à voter sur une nouvelle Constitution.
La vraie question est de savoir dans quelles conditions ils seront appelés à le faire, quelles garanties entoureront cette consultation et surtout quelles conséquences politiques découleront de leur choix.
Car derrière le référendum se profile déjà l’échéance de 2028.
Et derrière 2028, une interrogation encore plus fondamentale : la RDC parviendra-t-elle à organiser une succession présidentielle dans les règles, ou entrera-t-elle dans un nouveau cycle de confrontation autour de la définition même du pouvoir ?
Pour Albert Mukulubundu Muke, le danger est déjà là. Pour le pouvoir, il ne s’agit que d’une réforme nécessaire. Entre ces deux lectures, une seule certitude s’impose : la bataille constitutionnelle ne fait que commencer, et elle pourrait bien être la bataille politique la plus décisive du second mandat de Félix Tshisekedi.
