Dans un entretien relayé par Jeune Afrique, Adolphe Muzito, actuel vice-Premier ministre, ministre du Budget de la RDC, a déclaré que « d’ici à 2035, Félix Tshisekedi fera de la RDC la troisième puissance économique d’Afrique subsaharienne ». Une affirmation ambitieuse qui suscite toutefois de nombreuses interrogations sur le plan économique, politique et institutionnel.
Le fait que cette déclaration émane du ministre du Budget lui confère une portée particulière. En tant que membre du gouvernement chargé d’un portefeuille stratégique, Muzito ne s’exprime pas uniquement comme ancien Premier ministre ou acteur politique ; ses propos peuvent être interprétés comme une défense de la politique économique du pouvoir en place.
Le premier problème de cette déclaration réside dans l’échéance elle-même. Si la Constitution actuelle est respectée, le second mandat de Félix Tshisekedi prendra fin en 2028. Or l’objectif évoqué concerne l’année 2035, soit sept ans après la fin théorique de son exercice du pouvoir. Peut-on alors attribuer à un seul homme un résultat attendu bien au-delà de son mandat ?
Le développement économique d’un pays ne se construit généralement pas en un seul cycle politique. Il dépend d’une continuité des politiques publiques, de la stabilité des institutions, des investissements de long terme et de la capacité des gouvernements successifs à poursuivre certaines réformes. Présenter la future puissance économique de la RDC comme l’œuvre exclusive de Félix Tshisekedi revient donc à personnaliser un processus qui relève avant tout de la construction de l’État.
Les défenseurs de cette projection mettent en avant plusieurs indicateurs : croissance du PIB, augmentation des recettes publiques, amélioration des réserves de change et investissements annoncés dans les infrastructures. Ces éléments peuvent traduire une dynamique économique. Mais ils ne suffisent pas à démontrer que la RDC est déjà engagée sur une trajectoire irréversible vers le rang de troisième puissance économique d’Afrique subsaharienne.
Pour soutenir une telle affirmation, il faudrait observer des progrès plus profonds et plus durables : une industrialisation effective, une diversification de l’économie au-delà des matières premières, la création massive d’emplois, l’amélioration du climat des affaires, l’accès élargi à l’énergie et une réduction significative de la pauvreté. Or, malgré certaines avancées, les défis restent considérables.
Le chômage et le sous-emploi touchent encore une large partie de la population active. L’économie demeure fortement dépendante du secteur minier. Les infrastructures de transport et d’électricité restent insuffisantes pour soutenir une industrialisation à grande échelle. Dans l’Est du pays, l’insécurité continue de peser sur l’activité économique et sur la confiance des investisseurs.
La question n’est donc pas de nier l’existence d’efforts ou de progrès, mais de savoir si ces progrès sont suffisamment structurants pour justifier une projection aussi ambitieuse. Beaucoup d’observateurs estiment que la RDC se trouve encore dans une phase de rattrapage plutôt que dans une phase de transformation économique profonde.
Un autre aspect mérite d’être souligné : la RDC existait avant Félix Tshisekedi et continuera d’exister après lui. Les ambitions nationales ne peuvent être durablement associées à une seule personnalité politique. Les pays qui ont réussi leur décollage économique l’ont généralement fait grâce à des institutions fortes, à des politiques cohérentes poursuivies sur plusieurs décennies et à la capacité de leurs dirigeants successifs à préserver certaines orientations stratégiques.
En ce sens, la déclaration d’Adolphe Muzito apparaît davantage comme un soutien politique au chef de l’État que comme une analyse économique strictement objective. Une formulation plus réaliste consisterait à dire que la RDC pourrait devenir l’une des principales puissances économiques d’Afrique subsaharienne d’ici à 2035 si les réformes engagées sont consolidées et poursuivies par les futurs dirigeants du pays.
Cette nuance est essentielle. Elle replace le débat au niveau des institutions plutôt qu’au niveau des individus. Elle rappelle que le développement d’un pays de la taille de la RDC dépend d’un effort collectif impliquant l’État, le secteur privé, les provinces, les partenaires internationaux et l’ensemble de la population.
En définitive, la question centrale n’est pas de savoir si Félix Tshisekedi peut contribuer à l’essor économique du pays. Il est évident qu’un président peut impulser des réformes et orienter des politiques publiques. La véritable question est de savoir si l’avenir économique de la RDC doit être présenté comme le résultat de l’action d’un seul homme ou comme celui d’une trajectoire nationale portée par plusieurs générations de dirigeants.
Si la RDC devient effectivement la troisième puissance économique d’Afrique subsaharienne en 2035, ce succès ne pourra être attribué exclusivement à Félix Tshisekedi. Il sera avant tout le fruit d’une continuité des politiques publiques, de la solidité des institutions congolaises et de la capacité du pays à transformer ses immenses ressources en développement durable au bénéfice de sa population.
