La signature, le 13 mai 2026 à Madrid, d’un protocole d’accord entre l’Entreprise Générale du Cobalt (EGC), la société américaine EVelution Energy et le groupe singapourien Trafigura s’inscrit dans un contexte mondial de forte compétition autour des minerais critiques. Présenté comme un dispositif visant à sécuriser l’approvisionnement des États-Unis en cobalt congolais, cet accord met en place une chaîne industrielle transcontinentale dont les implications pour la République démocratique du Congo (RDC) méritent une lecture attentive et critique.

Selon les informations issues du communiqué de Trafigura, le mécanisme repose sur une répartition claire des rôles. L’EGC, bras étatique chargé de l’encadrement du cobalt artisanal en RDC, fournira de l’hydroxyde de cobalt. Trafigura assurera la logistique, le transport et la commercialisation, tandis que la société américaine EVelution Energy transformera la matière première dans une usine prévue dans le comté de Yuma, en Arizona. Cette infrastructure industrielle, dont la construction devrait débuter en 2027, est annoncée pour une mise en service à l’horizon 2029.

À première vue, l’accord semble répondre à une logique de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et de traçabilité, dans un contexte où le cobalt est devenu un métal stratégique pour la transition énergétique mondiale. Il est essentiel pour la fabrication des batteries électriques, mais également pour certaines industries de pointe, notamment l’aérospatiale et la défense. Les partenaires évoquent même une capacité future couvrant près de 40 % des besoins américains projetés.

Cependant, derrière cette architecture industrielle se dessine une réalité plus problématique pour la RDC : celle d’une intégration persistante dans les chaînes de valeur mondiales en position de fournisseur de matières premières, sans véritable ancrage industriel local. Malgré les discours officiels récurrents sur la nécessité de transformer les ressources sur place, cet accord ne prévoit à ce stade aucun investissement concret dans la transformation du cobalt sur le territoire congolais.

Le paradoxe est d’autant plus frappant que le partenariat stratégique entre la RDC et les États-Unis sur les minerais critiques avait été présenté comme une opportunité historique de renforcer la transformation locale du cuivre et du cobalt. Or, dans le schéma actuel, la valeur ajoutée industrielle reste largement externalisée vers les États-Unis, où sera réalisée la phase de raffinage et de production de sulfate de cobalt et de métal cobalt.

Certes, le protocole mentionne l’ouverture de discussions sur un éventuel développement futur de capacités de raffinage en RDC, ainsi qu’une possible participation minoritaire de l’EGC dans certaines infrastructures associées. Mais ces éléments demeurent au stade d’intentions générales, sans calendrier contraignant ni engagement financier clairement établi. Dans un secteur aussi capitalistique et structurant que celui des minerais stratégiques, l’absence de garanties concrètes interroge sur la portée réelle de ces perspectives.

Par ailleurs, le projet s’inscrit dans une dynamique logistique plus large reposant sur le corridor ferroviaire de Lobito Atlantic Railway, reliant la région minière de Kolwezi au port angolais de Lobito sur plus de 1 300 kilomètres. Soutenue par plusieurs partenaires internationaux, cette infrastructure est présentée comme un levier majeur de fluidification des exportations minières. Mais elle renforce également une logique d’exportation accélérée des matières premières, facilitant leur sortie du territoire congolais sans transformation significative locale.

Dans ce contexte, la question centrale demeure inchangée : la RDC parvient-elle à transformer structurellement son rôle dans l’économie mondiale des minerais critiques, ou continue-t-elle à occuper une position périphérique dans des chaînes de valeur contrôlées ailleurs ? Malgré les ambitions affichées par les autorités congolaises en matière d’industrialisation et de création de valeur ajoutée locale, les mécanismes contractuels observés semblent encore largement favoriser les capacités de raffinage et de production hors du continent africain.

Ce nouvel accord illustre ainsi une forme de continuité plus que de rupture. Il modernise les circuits d’approvisionnement, améliore potentiellement la traçabilité et formalise davantage l’exploitation du cobalt artisanal. Mais il ne modifie pas fondamentalement l’équation économique de fond : la RDC reste principalement exportatrice de matières premières, tandis que les segments les plus rentables de la chaîne de valeur continuent d’être captés à l’étranger.

En définitive, si cet accord peut être lu comme un progrès en matière d’organisation et de structuration du marché du cobalt, il soulève également une interrogation stratégique majeure pour la RDC : celle de la capacité réelle du pays à transformer ses ressources sur son propre sol. Sans investissements industriels tangibles dans le raffinage local, la promesse de souveraineté économique et de montée en gamme industrielle risque de rester, une fois de plus, largement théorique.

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