La journée du lundi 4 mai à Kinshasa devait illustrer la vitalité démocratique. Elle a finalement mis en lumière ses dérives les plus préoccupantes. La marche organisée par l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), en soutien aux sanctions américaines visant Joseph Kabila, n’a pas seulement été une démonstration de force politique. Elle a aussi exposé, au grand jour, les contradictions d’un système où la liberté de manifester semble appliquée de manière sélective, et où l’expression politique bascule trop facilement dans la violence.
Sur le plan légal, pourtant, les choses sont limpides. La Constitution de la République démocratique du Congo garantit la liberté de manifestation. Ce droit fondamental repose sur un principe simple : les organisateurs informent l’autorité publique, qui a l’obligation d’encadrer pour assurer l’ordre, et non de filtrer selon des considérations politiques. Il ne s’agit donc pas d’un régime d’autorisation, mais d’un régime déclaratif. En théorie, tous les acteurs politiques devraient bénéficier du même traitement. En pratique, la réalité est tout autre.
Depuis plusieurs mois, des voix s’élèvent pour dénoncer une gestion à géométrie variable des manifestations à Kinshasa. Lorsque des mouvements proches du pouvoir mobilisent, les autorités urbaines semblent coopératives, facilitant l’encadrement et le déroulement. À l’inverse, lorsque l’opposition annonce des marches, celles-ci sont souvent interdites, dispersées ou simplement ignorées. Cette perception d’un « deux poids, deux mesures » n’est pas anodine. Elle mine la confiance dans les institutions et nourrit un sentiment d’exclusion politique.
La marche du 4 mai s’inscrit précisément dans ce contexte tendu. Autorisée sans heurts par l’Hôtel de ville, elle a rassemblé des militants déterminés à soutenir une ligne politique claire : appuyer les sanctions américaines contre l’ancien président, accusé par certains cercles de jouer un rôle trouble dans l’instabilité de l’Est du pays. Ce positionnement, aussi discutable ou défendable soit-il, relève du jeu démocratique. Là où la situation dérape, c’est dans la manière dont cette mobilisation s’est terminée.
Car au-delà des slogans et des pancartes, la journée a été marquée par un acte grave : l’incendie d’un siège du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD) sur le boulevard Sendwe. Il convient de rappeler que le PPRD n’est pas un parti ordinaire : il s’agit de la formation politique fondée et dirigée par Joseph Kabila, président de la République honoraire. S’attaquer à son siège, c’est donc viser directement un symbole majeur de l’opposition politique actuelle, avec toute la charge historique et institutionnelle que cela implique.
Cet épisode n’est pas un simple fait divers. Il constitue une ligne rouge franchie dans l’expression politique. Détruire les symboles d’un adversaire, c’est refuser le principe même du pluralisme. C’est substituer la confrontation d’idées par la logique d’élimination. Dans un État de droit, les partis politiques, qu’ils soient au pouvoir ou dans l’opposition, doivent pouvoir exister, s’exprimer et fonctionner sans craindre des représailles physiques.
Il serait trop facile de réduire cet acte à un débordement isolé. Il s’inscrit dans une tendance plus large où la radicalisation du discours politique alimente les comportements extrêmes. Lorsque les leaders attisent les tensions, lorsque les militants sont galvanisés par des discours de confrontation, le passage à l’acte devient presque inévitable. La responsabilité est donc collective : elle incombe aux organisateurs, aux autorités, mais aussi à l’ensemble de la classe politique.
Un autre élément interpelle : la capacité de l’État à assurer sa mission régalienne de sécurité. Comment un tel acte a-t-il pu se produire en pleine capitale, sans intervention rapide et dissuasive ? Cette question mérite d’être posée sans détour. Car au-delà des clivages politiques, la protection des biens et des personnes doit rester une priorité absolue. Laisser s’installer un sentiment d’impunité, c’est ouvrir la porte à des dérives encore plus graves.
Ce qui s’est passé le 4 mai dépasse donc largement le cadre d’une simple marche. C’est un révélateur. Révélateur d’un déséquilibre dans l’application des règles démocratiques. Révélateur d’une tension politique qui ne cesse de monter. Révélateur, enfin, d’une fragilité institutionnelle face aux débordements de la rue.
Il est urgent de tirer les leçons de cette séquence. D’abord, en réaffirmant clairement que la liberté de manifestation ne peut être sélective. L’Hôtel de ville doit garantir un traitement équitable à toutes les forces politiques, sans distinction. Ensuite, en rappelant que le combat politique ne saurait justifier la haine ou la violence. Les partis ont le devoir d’encadrer leurs militants et de condamner fermement tout acte de vandalisme. Enfin, en renforçant la présence et la neutralité des forces de l’ordre, afin d’éviter que de tels incidents ne se reproduisent.
La démocratie ne se mesure pas à la taille des foules dans la rue, mais à la capacité d’un système à gérer ses divergences sans basculer dans la violence. À Kinshasa, ce lundi 4 mai, cette capacité a été mise à rude épreuve. Et le constat est sans appel : sans sursaut collectif, la rue risque de devenir un terrain d’affrontement permanent, au détriment de l’État de droit.
