Dans une adresse à la nation publiée ce vendredi 9 octobre, l’ancien président de la République démocratique du Congo dresse un réquisitoire contre le pouvoir de Félix Tshisekedi. Sécurité, dialogue national, Constitution, gouvernance et souveraineté économique : il dénonce une situation qu’il juge alarmante et annonce qu’il dévoilera prochainement sa « conviction » sur les actions à entreprendre.

Il aura attendu près d’un an et demi pour reprendre publiquement la parole. Dans une nouvelle adresse à la nation intitulée « Le pays est en péril : ne pas agir, c’est être complice », Joseph Kabila, qui a dirigé la République démocratique du Congo de 2001 à 2019, renouvelle ses critiques contre le pouvoir en place. L’ancien chef de l’État affirme que les mises en garde formulées en mai 2025 n’ont produit aucun changement et estime que le pays s’enfonce davantage dans une crise politique, sécuritaire et institutionnelle.

Son message se termine par un appel direct à la population congolaise : « Ou bien il se prend en charge aujourd’hui, ou il trahit son destin de grandeur. » Une déclaration qui intervient alors que l’ancien président promet de préciser, dans les prochains jours ou les prochaines semaines, ce qu’il estime nécessaire d’entreprendre pour sauver la République démocratique du Congo.

« Mes propositions […] ont été superbement ignorées »

Pour expliquer sa nouvelle prise de parole, Joseph Kabila revient sur son adresse du 23 mai 2025. Il y avait déjà dressé un tableau sombre de la situation nationale et proposé une série de mesures destinées, selon lui, à redresser le pays.

L’ancien président rappelle également le bilan qu’il revendique de ses années à la tête de l’État. Il affirme avoir transmis à son successeur, le 24 janvier 2019, un pays réunifié, une nation réconciliée, une économie plus résiliente, une armée nationale en voie de professionnalisation et une démocratie en consolidation.

Il met notamment en avant l’organisation de trois cycles électoraux, dont le dernier financé sur fonds propres, ainsi que les réformes structurelles engagées durant sa présidence.

Ce rappel constitue le point de départ de son réquisitoire contre le pouvoir actuel. « Mes propositions, mises en garde et conseils ont été superbement ignorés », déplore-t-il, estimant que la situation générale du pays « n’a donc cessé d’empirer », sans qu’aucune perspective crédible d’amélioration ne se dessine.

Guerre dans l’Est : une stratégie contestée

La question sécuritaire occupe une place centrale dans son intervention. Joseph Kabila accuse les autorités de poursuivre une guerre qu’elles ne semblent avoir « ni la volonté ni les moyens de gagner ».

Il invoque notamment l’absence d’avancées significatives dans les négociations avec les parties belligérantes, le non-respect du cessez-le-feu signé à Doha et le maintien, selon lui, d’une collaboration avec les groupes armés qu’il cite, parmi lesquels les Wazalendo et les FDLR.

Il dénonce également l’approvisionnement de ces groupes en armes et en munitions ainsi que la poursuite des bombardements visant des populations civiles. Ces accusations, formulées par l’ancien président dans son adresse, n’y sont pas accompagnées d’éléments détaillés permettant de les vérifier indépendamment.

Au-delà des opérations militaires, Joseph Kabila estime que la résolution de la crise exige une réorientation politique. Il remet ainsi au centre du débat les mesures qu’il avait déjà préconisées en 2025 : « Arrêter la guerre », rétablir l’autorité de l’État, neutraliser les groupes armés nationaux et étrangers, mettre fin à l’utilisation des mercenaires et obtenir le retrait des troupes étrangères du territoire congolais.

Il plaide également pour un dialogue sincère et permanent avec les pays voisins, afin de rechercher une solution durable aux tensions régionales.

Dialogue national : « Pour lui, le dialogue n’est pas une option »

L’autre grand axe de son intervention concerne le dialogue politique. Joseph Kabila reproche au pouvoir de rejeter les initiatives susceptibles de favoriser une sortie de crise négociée.

Il cite les démarches entreprises dans le cadre de l’Afrique de l’Est, de la Communauté de développement de l’Afrique australe (SADC), de l’Afrique centrale et de l’Union africaine, ainsi que celles de plusieurs pays partenaires.

Il évoque aussi l’initiative des évêques de la Conférence épiscopale nationale du Congo (CENCO) et de l’Église du Christ au Congo (ECC), consacrée à la paix et au vivre-ensemble. Selon lui, cette démarche bénéficie du soutien d’une large partie de la population et des forces politiques et sociales.

Son constat est sans appel : « Pour lui, le dialogue n’est pas une option. » L’ancien président accuse Félix Tshisekedi de rechercher la soumission de ses adversaires plutôt qu’un compromis politique.

Il défend, en filigrane, l’idée d’un dialogue véritablement inclusif, susceptible de réunir les différentes composantes de la société congolaise autour des questions de paix, de gouvernance et d’avenir institutionnel. Le gouvernement n’est toutefois pas cité dans cette adresse en réponse directe à ces accusations.

Constitution : la remise en cause du pacte de Sun City

Joseph Kabila exprime également son opposition à toute initiative visant à modifier la Constitution. Il accuse le pouvoir de vouloir mettre fin au pacte républicain issu du dialogue intercongolais de Sun City.

Pour étayer sa critique, il mentionne la reprise des travaux parlementaires sur une proposition de loi relative au référendum, les campagnes de sensibilisation organisées en faveur d’un changement constitutionnel et les manifestations de soutien à ce projet. Il oppose ces initiatives à la répression qu’il dénonce contre les rassemblements qui s’y opposent.

L’ancien président qualifie le projet de changement constitutionnel de « funeste ». À ses yeux, cette question s’inscrit dans une crise plus large, marquée par l’affaiblissement des institutions et la concentration du pouvoir.

Il estime ainsi que le respect de la Constitution, de la démocratie et de l’État de droit doit faire partie des priorités pour sortir le pays de l’impasse.

Droits humains, corruption et dette publique

Sur le terrain de la gouvernance, Joseph Kabila dénonce ce qu’il présente comme une multiplication des violations des droits humains et des libertés publiques.

Il évoque des arrestations et des séquestrations qu’il qualifie d’arbitraires, visant notamment des officiers et militaires, des responsables de l’opposition, des militants des droits humains, des journalistes et d’autres citoyens. Il affirme que plusieurs militaires seraient morts en détention faute d’assistance et de soins.

Il déplore également des assassinats et des massacres qui, selon lui, n’auraient pas donné lieu à des enquêtes judiciaires et à des sanctions à la hauteur des faits.

L’ancien chef de l’État s’attaque par ailleurs à la gestion des finances publiques. Il dénonce les « contrats léonins », la corruption et les détournements, en renvoyant aux indicateurs mondiaux de gouvernance de la Banque mondiale. Il affirme que la dette publique dépasse désormais 18 milliards de dollars américains.

À travers ces différents griefs, il oppose la situation qu’il décrit aux principes de bonne gouvernance, de responsabilité publique et de gestion transparente de l’État.

Minerais critiques : une question de souveraineté nationale

La dimension économique et internationale de son discours se concentre notamment sur l’accord relatif aux minerais critiques conclu avec les États-Unis.

Joseph Kabila estime que les conditions dans lesquelles les ressources stratégiques du pays sont engagées risquent de compromettre l’indépendance nationale et les intérêts des générations futures. Il dénonce ce qu’il considère comme un bradage des minerais congolais.

Il met également en garde contre l’idée que cet accord garantirait automatiquement un soutien politique américain au Président Tshisekedi. « Il s’agit d’un Accord entre États », rappelle-t-il, soulignant que les droits et obligations qui en découlent reposent sur le principe de continuité de l’État, et non sur la pérennité des régimes en place.

Cette mise en garde s’inscrit dans sa critique plus générale de la gouvernance et de la gestion des ressources naturelles du pays.

« Le retour de la dictature »

Dans les passages les plus sévères de son adresse, Joseph Kabila affirme que la RDC n’est plus gouvernée conformément aux principes d’une République démocratique. Il accuse le chef de l’État de se comporter comme si le Congo était une propriété privée et compare son mode de gouvernement à celui d’Ivan le Terrible.

« Vaincue le 17 mai 1997, la dictature était de retour », affirme-t-il, en parlant d’une tyrannie qu’il associe à l’institutionnalisation du tribalisme et du népotisme, à la stigmatisation des minorités, à l’instrumentalisation de la puissance publique et à la gestion patrimoniale de l’État.

Il dénonce aussi l’aggravation de la pauvreté pour une grande partie de la population, qu’il oppose à l’opulence d’une partie des dirigeants.

L’ancien président estime que cette situation menace directement la cohésion nationale et le vivre-ensemble. Il considère que le rétablissement des libertés fondamentales, la réconciliation des Congolais et la restauration de la crédibilité internationale du pays doivent accompagner toute sortie de crise.

Ces accusations constituent son appréciation politique de la situation nationale et non un constat indépendant établi par son adresse.

Un appel à la mobilisation et une annonce attendue

Au terme de son intervention, Joseph Kabila résume son diagnostic en une phrase :

« Le Congo est en péril ; le sauver est un impératif et une urgence. »

Il appelle les Congolais à faire preuve de rigueur dans l’analyse, de loyauté envers la nation, de courage et d’engagement. Il leur attribue un rôle déterminant dans la réponse à apporter à la crise, estimant qu’ils ne peuvent compter uniquement sur les institutions actuelles pour garantir l’avenir du pays.

L’ancien président ne présente cependant pas, dans cette adresse, de nouveau programme détaillé ni de calendrier d’action précis. Il annonce plutôt une prochaine prise de position qui pourrait éclairer ses intentions politiques.

« Je partagerai donc avec notre peuple dans les heures, jours ou semaines à venir, ma conviction sur ce que nous devons entreprendre ensemble », promet-il.

À ce stade, son discours ne permet pas de déterminer la nature exacte de la démarche qu’il entend engager. Joseph Kabila entend-il proposer une nouvelle initiative politique, préciser les contours d’un dialogue national ou annoncer une démarche d’une autre nature ? Il faudra attendre sa prochaine prise de parole pour en savoir davantage.

Une chose est certaine : en appelant les Congolais à « se prendre en charge », l’ancien président remet au premier plan les questions de la guerre, de la légitimité institutionnelle, de la Constitution et de la souveraineté nationale. La suite de ses déclarations permettra de préciser les actions qu’il entend défendre face à la crise qu’il décrit.

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