Alors que Félix Tshisekedi a annoncé jeudi soir la tenue d’un dialogue national destiné à la paix, à la cohésion et à la refondation de l’État, les armes continuent de parler dans l’Est de la République démocratique du Congo. Du Nord-Kivu au Sud-Kivu, plusieurs fronts ont connu une nouvelle flambée de violences, mettant une nouvelle fois à rude épreuve les différents processus de paix en cours.
Le contraste est saisissant. À Kinshasa, le chef de l’État a annoncé l’ouverture prochaine d’un dialogue national censé permettre au pays de tourner la page des crises politiques et institutionnelles. Dans l’Est, pendant ce temps, les populations continuent de vivre au rythme des détonations, des déplacements et de l’incertitude.
Depuis la matinée du jeudi 27 août, de violents affrontements sont signalés dans plusieurs zones du Nord-Kivu et du Sud-Kivu entre les combattants de l’AFC/M23 et les forces gouvernementales appuyées par les Wazalendo et, sur certains fronts, par l’armée burundaise. Dans le territoire de Walikale, au Nord-Kivu, des combats ont notamment été rapportés dans la zone de Rushihe, avec l’utilisation d’armes lourdes et légères. La situation aurait provoqué la panique parmi les habitants et des mouvements de population.
Au Sud-Kivu, la situation apparaît encore plus dispersée. Des affrontements sont signalés dans plusieurs territoires, notamment à Walungu, Kabare, Kalehe et Fizi. À Nzibira, Kishadu, Luntukulu ou encore Mulambula, les échanges de tirs auraient perturbé la vie des populations. Des habitants auraient quitté certaines zones pour chercher refuge dans des localités jugées plus sûres. Aucun bilan consolidé des victimes n’était encore disponible dans les premières heures suivant ces affrontements.
À Fizi, dans les hauts plateaux autour de Minembwe, un autre incident spectaculaire est venu illustrer la tension militaire. Un avion présenté par les autorités locales comme appartenant à la coalition AFC/M23-RDF a été abattu jeudi. Les circonstances exactes de la destruction de l’appareil restent cependant entourées de zones d’ombre : plusieurs versions circulent sur sa mission, sa cargaison et même sur l’identité de ses occupants. L’information doit donc être considérée avec prudence en attendant des éléments indépendants permettant d’établir précisément les faits.
Tshisekedi : pas de place pour les armes à la table du dialogue
C’est dans ce contexte particulièrement tendu que Félix Tshisekedi s’est adressé à la Nation.
Le président congolais a clairement établi une distinction entre le futur dialogue national et le processus de Doha. Pour Kinshasa, le dialogue national doit porter sur les questions politiques internes, tandis que Doha demeure le cadre des discussions avec l’AFC/M23 sur les questions directement liées au conflit armé : cessation des hostilités, désengagement, cantonnement et désarmement.
Le chef de l’État refuse ainsi que le dialogue national devienne une nouvelle tribune permettant à un mouvement armé d’obtenir politiquement ce qu’il n’aurait pas obtenu par les voies démocratiques.
Félix Tshisekedi a été particulièrement ferme à l’égard de ceux qui ont pris les armes contre la République. Selon lui, une voie de réintégration peut rester ouverte à titre individuel, mais uniquement à ceux qui renoncent « de manière sincère et vérifiable » à l’engagement armé et à toute forme de violence, et qui condamnent sans équivoque ce qu’il qualifie d’agression contre le pays.
Autrement dit, pour Kinshasa, ceux qui ont choisi les armes ne peuvent pas revendiquer leur place au dialogue national simplement au nom de l’inclusivité.
Le président a également insisté sur la justice. « Nous ne construirons pas la réconciliation sur l’oubli », a-t-il notamment déclaré, tout en affirmant que les crimes de guerre, crimes contre l’humanité, actes de génocide et violences sexuelles graves ne pourront être effacés par une amnistie générale ou sacrifiés au nom d’un compromis politique.
Mais à quand le retour de la paix ?
C’est précisément ici que se situe la principale interrogation.
Depuis plusieurs mois, Kinshasa participe à différents mécanismes censés mettre fin à la guerre. Doha est présenté comme le cadre des discussions avec l’AFC/M23. Des mécanismes de vérification du cessez-le-feu ont également été annoncés et une première mission s’est récemment rendue à Minembwe.
Pourtant, sur le terrain, la réalité demeure brutale : les affrontements continuent, les positions militaires sont disputées et des civils fuient encore leurs villages.
Le problème n’est donc plus seulement de savoir combien de dialogues la RDC peut organiser, mais de savoir comment transformer les engagements diplomatiques en silence effectif des armes.
Car pour les populations du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, la paix ne se mesure ni au nombre de réunions diplomatiques, ni au nombre de communiqués, ni à la durée des négociations. Elle se mesure au retour dans les villages, à la réouverture des écoles, à la reprise des activités économiques et surtout à la possibilité de dormir sans craindre une attaque au petit matin.
Le paradoxe congolais est désormais criant : Kinshasa prépare un dialogue pour refonder la République pendant que, dans une partie du territoire national, la souveraineté reste contestée par les armes.
Le chef de l’État veut empêcher ceux qui ont pris les armes d’utiliser le dialogue national comme une récompense politique. Le principe peut se défendre. Mais une autre question demeure entière : comment faire taire durablement les armes si les négociations politiques et diplomatiques ne parviennent toujours pas à produire un cessez-le-feu réellement respecté ?
La RDC a déjà connu suffisamment de dialogues, d’accords, de cessez-le-feu et de promesses de paix restés sans lendemain.
Aujourd’hui, l’urgence est peut-être moins d’annoncer une nouvelle échéance politique que de faire en sorte que, dans les Kivu, la prochaine nouvelle soit enfin celle du silence des armes.
