Félix Tshisekedi annonce un dialogue national pour la paix, la cohésion et la refondation de l’État. Mais l’exclusion de l’AFC/M23, les incertitudes autour de la participation de l’opposition et le recours aux partenaires internationaux soulèvent de sérieuses interrogations sur la portée réelle de ce processus.

Félix Tshisekedi veut faire du dialogue national un rendez-vous historique pour la République démocratique du Congo.

Dans son adresse à la nation, le chef de l’État a multiplié les appels à l’unité, à l’apaisement et au dépassement des clivages politiques et communautaires. Il promet un processus souverain, conduit par les Congolais et destiné à s’attaquer aux causes profondes des crises qui fragilisent le pays.

Mais derrière cette ambition affichée, une question essentielle demeure : peut-on réellement faire la paix en excluant de la table ceux qui font la guerre ?

C’est toute la contradiction qui traverse aujourd’hui cette initiative présidentielle.

Félix Tshisekedi a posé une ligne rouge claire :

« Nul ne peut s’asseoir à la table du dialogue de la nation contre laquelle il porte les armes. » — Félix Tshisekedi

Le raisonnemen peut sembler logique : comment inviter à une table nationale ceux qui prennent les armes contre la République ?

Mais il pose immédiatement une autre question : si l’objectif du dialogue est de mettre fin à la guerre, pourquoi exclure précisément l’un des principaux acteurs de cette guerre ?

Il ne s’agit pas de légitimer l’AFC/M23. Il ne s’agit pas d’effacer les crimes qui lui sont reprochés. Il ne s’agit pas davantage de renoncer à la justice.

Dialoguer ne signifie pas absoudre.

Dans de nombreux conflits, la recherche de la paix a précisément nécessité de parler avec ceux que l’on combattait.

Un dialogue politique peut permettre de comprendre les revendications, d’identifier les responsabilités, de négocier le dépôt des armes et de créer les conditions d’une sortie durable de crise.

Si l’on refuse même de parler à ceux qui portent les armes, comment leur demander ensuite de les déposer ?

Une solution congolaise, mais une aide indispensable de l’extérieur

Le paradoxe devient encore plus frappant lorsque l’on examine la dimension internationale du processus.

Félix Tshisekedi affirme que le dialogue sera une initiative souveraine, « conçue par les Congolais et pour les Congolais ».

Mais il demande également aux partenaires internationaux — notamment les États-Unis, le Qatar, l’Union africaine et l’Union européenne — d’accompagner le processus, notamment pour contribuer au retrait des troupes rwandaises du territoire congolais et au dépôt des armes de l’AFC/M23.

Une question s’impose : si la solution doit être congolaise, pourquoi demander à l’extérieur de résoudre une partie aussi essentielle de la crise ?

La communauté internationale peut évidemment jouer un rôle de facilitateur, de garant ou de médiateur.

Mais elle ne peut pas se substituer aux Congolais.

Et surtout, comment demander aux partenaires étrangers d’obtenir le dépôt des armes de l’AFC/M23 tout en refusant de faire de ce mouvement un interlocuteur du dialogue national ?

C’est là que le discours présidentiel semble se contredire.

Doha oui, Kinshasa non ?

Un autre élément mérite d’être souligné.

Le pouvoir congolais discute déjà avec l’AFC/M23 dans le cadre du processus de Doha.

Alors une question légitime se pose : pourquoi peut-on parler avec l’AFC/M23 à Doha, mais pas avec les Congolais qui composent ce mouvement dans le cadre d’un dialogue national à Kinshasa ?

La question n’est pas de confondre les différents processus.

Doha répond à une logique diplomatique et sécuritaire spécifique.

Mais le dialogue national est justement présenté comme un processus destiné à traiter les causes profondes des crises congolaises.

Si ces causes sont nationales, pourquoi certains protagonistes congolais de la crise ne pourraient-ils pas être entendus ?

Kabila, Katumbi : qui viendra à Kinshasa ?

La question de l’opposition risque également de déterminer la crédibilité du processus.

Dans l’émission Décrypta sur Télé Shaba, Martin Fayulu a défendu la nécessité d’un dialogue véritablement inclusif, avec notamment la participation de Joseph Kabila et de Corneille Nangaa.

Il a également rappelé que Félix Tshisekedi et l’AFC/M23 discutent déjà à Doha.

Cette position pose une question de cohérence : si le pouvoir accepte de discuter avec l’AFC/M23 à Doha, pourquoi celle-ci serait-elle exclue d’un dialogue national censé traiter les causes profondes de la crise ?

Et au-delà de Martin Fayulu, qu’en sera-t-il de Moïse Katumbi, de la C64, de Sauvons la RDC et des autres composantes de l’opposition ?

Accepteront-ils de participer à un processus dont certaines règles semblent déjà fixées ?

Ou considéreront-ils que l’exclusion de certains acteurs rend impossible un dialogue qu’ils souhaitent véritablement inclusif ?

Le problème ne sera donc pas seulement de savoir qui sera invité.

Il faudra surtout savoir qui acceptera de venir.

Un dialogue à Kinshasa, mais quelles garanties ?

Félix Tshisekedi annonce que le dialogue se tiendra à Kinshasa.

Mais cette décision soulève une autre interrogation.

Kinshasa est la capitale du pays, mais c’est également le centre du pouvoir politique.

Or, certains acteurs de l’opposition sont en exil ou vivent à l’extérieur du pays. D’autres dénoncent encore des restrictions ou des pressions politiques et judiciaires.

Dans ces conditions, quelles garanties seront offertes aux participants ?

Pourraient-ils venir à Kinshasa librement ?

Pourraient-ils s’exprimer sans crainte ?

Pourraient-ils repartir librement ?

Un dialogue véritablement inclusif ne peut pas se limiter à envoyer des invitations.

Il faut créer les conditions permettant à chacun de participer sans craindre les conséquences politiques ou judiciaires de sa présence.

Si Kinshasa doit être la capitale du dialogue, elle doit également devenir la capitale de la décrispation politique.

Et les confessions religieuses ?

Les confessions religieuses auront également un rôle déterminant.

La CENCO et l’ECC ont déjà défendu une approche inclusive et participé à des initiatives visant à rapprocher les différentes composantes de la société congolaise.

Mais leur conception de l’inclusivité devra maintenant être confrontée au cadre fixé par le président.

Une question se pose donc : les confessions religieuses accepteront-elles d’accompagner un dialogue dont le périmètre exclut l’AFC/M23, alors qu’elles ont plaidé pour une démarche permettant de réunir les différentes parties concernées par la crise ?

Elles devront faire un choix délicat.

Accompagner le processus tel qu’il est défini par le pouvoir ?

Ou exiger que les conditions d’un véritable dialogue inclusif soient réunies avant de lui apporter leur caution ?

Leur rôle ne peut pas se limiter à donner une légitimité morale au processus.

Si elles sont médiatrices, elles doivent pouvoir poser des exigences à toutes les parties, y compris au pouvoir.

« L’intérêt supérieur de la nation doit prévaloir »

Tshisekedi affirme :

« L’intérêt supérieur de la nation doit prévaloir sur toute autre considération. »

Mais qui définit cet intérêt supérieur ?

Le pouvoir ?

La majorité ?

L’opposition ?

La société civile ?

Les confessions religieuses ?

Ou l’ensemble de ces forces ?

C’est précisément pour cela qu’un dialogue national doit être réellement ouvert.

L’intérêt supérieur de la République ne peut pas être défini par une seule partie.

Il doit être construit collectivement.

Un dialogue sans marché politique, mais aussi sans consensus artificiel

Félix Tshisekedi a également prévenu :

« Le dialogue ne devrait être ni un marché politique, ni un instrument de repositionnement personnel, ni une tribune de règlement de comptes. »

Sur ce point, il a raison.

La RDC n’a pas besoin d’un nouveau partage de postes.

Elle n’a pas besoin d’une négociation destinée à distribuer des fonctions politiques.

Mais il faut également éviter l’autre extrême : un dialogue conçu pour produire une image artificielle de consensus autour du pouvoir.

Un véritable dialogue doit être inconfortable.

Il doit permettre à l’opposition de dire non.

Il doit permettre à la société civile de dénoncer.

Il doit permettre aux confessions religieuses de poser leurs conditions.

Et il doit permettre d’entendre ceux que le pouvoir considère comme ses adversaires.

Le véritable test sera dans les actes

Le discours présidentiel est ambitieux.

Refondation de l’État.

Paix.

Cohésion nationale.

Justice.

Transformation économique.

Renforcement de la démocratie.

Mais les Congolais ont entendu beaucoup de promesses.

Ce qu’ils attendent désormais, ce sont des actes, des garanties et des résultats.

Le véritable test du dialogue ne sera donc pas le discours qui l’a annoncé.

Il sera dans sa composition.

Dans ses règles.

Dans ses garanties.

Dans la liberté de parole.

Dans la participation effective de l’opposition.

Dans la possibilité pour ceux qui sont en exil de rentrer sans crainte.

Et surtout dans la capacité à entendre les acteurs directement impliqués dans la crise de l’Est.

Tshisekedi peut encore faire de ce dialogue un rendez-vous historique

Félix Tshisekedi dispose d’une occasion historique.

Il peut organiser un dialogue de plus.

Ou il peut organiser le dialogue dont le Congo a réellement besoin.

Un dialogue où l’AFC/M23 peut être confrontée à ses responsabilités et à ses revendications.

Un dialogue où Joseph Kabila peut répondre aux accusations qui le concernent.

Un dialogue où Corneille Nangaa peut expliquer son choix.

Un dialogue où Martin Fayulu et Moïse Katumbi peuvent défendre leurs visions de la République.

Un dialogue où les confessions religieuses peuvent jouer pleinement leur rôle.

Un dialogue où les opposants en exil peuvent revenir sans crainte.

Un dialogue où les Congolais peuvent enfin discuter entre eux des problèmes congolais, sans attendre que Washington, Doha, Bruxelles ou une autre capitale étrangère leur indique le chemin.

Car le paradoxe demeure : le président présente le dialogue comme une solution souveraine et congolaise, tout en sollicitant l’intervention de partenaires extérieurs pour obtenir le retrait des forces rwandaises et le désarmement de l’AFC/M23.

Les partenaires internationaux peuvent accompagner.

Ils peuvent faciliter.

Ils peuvent garantir.

Mais ils ne peuvent pas remplacer la volonté politique congolaise.

Et surtout, ils ne peuvent pas faire à la place des Congolais ce que les Congolais refusent de faire entre eux : se parler.

La paix ne se décrète pas depuis un discours.

Elle se négocie.

Elle se construit.

Elle se garantit.

Et parfois, elle exige de s’asseoir à la même table que ceux que l’on préférerait ne jamais rencontrer.

Alors la question demeure, simple et brutale : dialogue national : peut-on faire la paix en excluant ceux qui font la guerre ?

La réponse à cette question déterminera la crédibilité de tout le processus.

La RDC n’a pas besoin d’un dialogue inclusif dans les mots. Elle a besoin d’un dialogue inclusif dans les faits.

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