En République démocratique du Congo, obtenir un passeport relève désormais du parcours d’obstacles. Document administratif essentiel pour voyager, étudier, se faire soigner ou saisir des opportunités professionnelles, le passeport est devenu le symbole d’une crise de gouvernance dont l’État porte la responsabilité directe.

Enquête annoncée, résultats invisibles. Pénurie persistante, explications absentes. Sur le terrain, la situation ne s’améliore pas et la population demeure dans l’impatience.

Une mission officielle sans redevabilité

À Beni, plusieurs témoignages indiquent que la mission récemment dépêchée par le ministère des Affaires étrangères pour enquêter sur la hausse du prix des passeports n’a donné lieu à aucune communication publique.

Dans un État de droit, toute enquête administrative diligentée au nom de l’intérêt général devrait déboucher sur un rapport, des conclusions et, le cas échéant, des sanctions ou des mesures correctives. Or, rien de tel n’a été porté à la connaissance des citoyens.

Cette absence de transparence engage directement la responsabilité du pouvoir exécutif. Une mission sans restitution publique alimente davantage les soupçons qu’elle ne les dissipe.

Dossiers égarés et double paiement : l’administration mise en cause

Sous anonymat, un requérant affirme avoir introduit sa demande en juillet 2025, s’être acquitté des frais bancaires et avoir conservé toutes les preuves de paiement. Arrivé à l’étape de la capture biométrique en novembre, son dossier aurait été rejeté sans justification claire.

Contraint de recommencer toute la procédure, il aurait payé une seconde fois.

Si ces faits sont avérés, ils traduisent une défaillance grave du système administratif. L’État ne peut exiger des citoyens qu’ils respectent scrupuleusement les procédures tout en étant incapable d’assurer la traçabilité et la sécurité des dossiers qu’il reçoit. L’absence de mécanisme de recours accessible et rapide renforce le sentiment d’arbitraire.

Retards prolongés après capture : un système opaque

Un autre témoin évoque des délais largement supérieurs aux trois semaines officiellement annoncées après la capture biométrique. Plusieurs requérants resteraient sans information précise sur l’évolution de leur dossier.

Le problème ne réside pas uniquement dans la lenteur, mais dans l’opacité. Aucun dispositif public ne permet aux demandeurs de suivre leur dossier de manière transparente. Dans ces conditions, les retards deviennent un terreau fertile pour la spéculation, la corruption et la perte de confiance envers l’administration.

Garantir un service public efficace relève d’une obligation de l’État, non d’une faveur.

Une mission controversée et une gestion hésitante

Des sources évoquent un malaise interne autour de la mission d’enquête, avec des divergences apparues dès son déploiement, notamment lors d’un déplacement temporaire vers Butembo avant un retour à Beni.

Ces hésitations organisationnelles auraient ralenti davantage le traitement des dossiers déjà en souffrance. Là encore, la responsabilité institutionnelle est engagée : une mission officielle ne peut se transformer en facteur aggravant d’une crise administrative.

Pénurie nationale : l’État face à ses engagements contractuels

Depuis plusieurs semaines, la société allemande Dermalog, chargée de l’impression des passeports congolais, ferait face à une rupture de stock des carnets.

Si cette information se confirme, la question centrale demeure : pourquoi aucune anticipation n’a-t-elle été mise en place ? La gestion des stocks d’un document aussi stratégique relève d’une planification étatique rigoureuse. Une rupture nationale ne peut être considérée comme un simple incident logistique ; elle révèle une faiblesse structurelle dans la gestion contractuelle et le suivi opérationnel.

Des milliers de citoyens se retrouvent ainsi bloqués pour des raisons professionnelles, académiques ou médicales. L’impact humain est réel, tangible et mesurable.

Un engagement présidentiel mis à l’épreuve

Le président Félix Tshisekedi avait annoncé la réduction du prix du passeport à 75 dollars, une promesse qui avait suscité un espoir considérable.

Aujourd’hui, entre flambée des tarifs dénoncée dans certaines zones, dossiers égarés, retards post-capture et pénurie nationale, le dossier des passeports constitue un véritable test de crédibilité pour les autorités. La question n’est plus seulement financière : elle touche à la capacité de l’État à assurer un service public de base avec équité, transparence et efficacité.

Un droit administratif fondamental

Pour plusieurs acteurs de la société civile au Nord-Kivu, l’accès au passeport ne saurait dépendre d’aléas administratifs ou de dysfonctionnements internes. Il s’agit d’un droit administratif fondamental dont la garantie incombe à l’État.

Sans communication claire, sans audit public des procédures et sans mesures correctives visibles, la crise actuelle risque d’ancrer durablement la méfiance dans l’opinion publique.

Au-delà des témoignages et des soupçons, une exigence s’impose : que l’État assume pleinement ses responsabilités, publie les résultats de l’enquête annoncée, clarifie la situation contractuelle avec son prestataire et rétablisse, dans les faits, un service public digne de ce nom.

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