Il est des procès qui élèvent la justice. D’autres la salissent. Celui intenté contre le lieutenant-général Philémon Yav Irung appartient tragiquement à la seconde catégorie.

Quatre ans. Quatre longues années durant lesquelles les téléphones portables de l’officier, saisis par l’auditorat général des FARDC, ont été passés au crible. Quatre années d’attente, de soupçons entretenus, de réputation suspendue à des accusations aussi graves que fragiles : la trahison, la connivence avec l’armée rwandaise, l’atteinte à la sûreté de l’État. Aujourd’hui, la Haute Cour militaire (HCM) requiert l’expertise technique du Conseil national de cyberdéfense (CNC). Comme si, après quatre ans de fouilles, il fallait encore chercher ce qui n’existe pas.

Car les faits sont têtus : à ce jour, aucun message, aucun élément numérique, aucune trace tangible n’est venue étayer les accusations portées contre le général. Rien.

Alors que reste-t-il ? L’ombre du soupçon. L’arme la plus redoutable lorsqu’on ne dispose pas de preuves.

Une justice à charge

Dans tout État de droit digne de ce nom, la charge de la preuve incombe à l’accusation. Ce principe fondamental n’est pas une formalité : il est la colonne vertébrale de la justice. Or ici, tout se passe comme si l’on cherchait désespérément à faire parler des téléphones muets pour sauver une accusation déjà vacillante.

Pourquoi solliciter aujourd’hui le Conseil national de cyberdéfense, quatre ans après la saisie des appareils ? Pourquoi cette nouvelle expertise maintenant ? La vérité est-elle recherchée, ou bien s’agit-il de prolonger artificiellement un dossier qui peine à tenir debout ?

Ce recours tardif ressemble moins à une quête de justice qu’à une tentative de rattrapage. Quand l’enquête ne produit rien, on élargit le cercle. Quand les preuves manquent, on multiplie les expertises. Mais multiplier les analyses ne crée pas la vérité.

L’accusation de trahison : une arme politique ?

En République démocratique du Congo, l’accusation de connivence avec le Rwanda est l’une des plus lourdes symboliquement. Elle touche à la fibre patriotique, ravive les blessures de l’Est, attise l’indignation populaire. Elle est aussi, hélas, une arme redoutable lorsqu’elle est brandie sans preuves solides.

Accuser un officier général de trahison sans présenter d’éléments concrets, c’est non seulement porter atteinte à son honneur, mais aussi fragiliser l’institution militaire elle-même. Car si les chefs peuvent être ainsi exposés à des poursuites sans fondement tangible, c’est toute la chaîne de commandement qui vacille dans le doute.

Un procès ne peut pas devenir un théâtre politique. La justice militaire ne peut pas être le prolongement d’intérêts inavoués. Elle doit être irréprochable — plus encore lorsqu’elle juge l’un des siens.

Quatre ans de silence numérique

Les téléphones ont été saisis il y a quatre ans. Quatre ans durant lesquels les données ont pu être examinées, recoupées, analysées. Si aucune preuve n’a émergé pendant ce laps de temps, que peut raisonnablement espérer révéler une nouvelle expertise ?

La technologie ne crée pas des conversations inexistantes. Elle ne fabrique pas des messages jamais envoyés. Elle ne ressuscite pas des preuves imaginaires.

En réclamant une nouvelle analyse, la Haute Cour militaire donne le sentiment troublant que l’on cherche moins la vérité que l’élément qui permettrait de justifier une accusation déjà proclamée.

Pour l’honneur de la justice

Ce procès interroge. Il inquiète. Il indigne.

La justice ne peut être un instrument de pression, ni un outil de règlement de comptes. Elle ne peut s’acharner lorsqu’aucune preuve ne vient confirmer les charges les plus graves.

Si, après quatre ans d’investigations numériques, aucun élément ne vient corroborer les accusations de trahison, alors la seule issue conforme à l’État de droit est claire : reconnaître l’absence de preuves et en tirer les conséquences.

Persister dans l’accusation sans fondement solide ne grandit ni l’institution militaire, ni la justice, ni la République.

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