La semaine dernière, à Oicha, dans le territoire de Beni, les habitants de la cellule Nduani ont inauguré un forage d’eau potable entièrement financé par leurs propres cotisations mensuelles. Coût total de l’ouvrage : 18 700 dollars américains. Un projet communautaire salué par les autorités locales et les partenaires humanitaires comme un modèle de développement endogène.

L’initiative force le respect. Mais elle interpelle tout autant.

Que des ménages, souvent privés de revenus stables, s’organisent pendant des années pour accéder à un service aussi élémentaire que l’eau potable est à la fois admirable et profondément préoccupant. Admirable, parce que cela témoigne d’une capacité d’organisation et d’une solidarité remarquables. Préoccupant, parce que cela met en lumière l’effacement progressif de l’État dans des secteurs pourtant vitaux.

L’accès à l’eau potable n’est ni une faveur ni un privilège. C’est un droit fondamental. Dans un pays comme la République démocratique du Congo riche en ressources naturelles mais dramatiquement pauvre en services sociaux de base, voir des communautés financer seules des infrastructures hydrauliques devrait provoquer un électrochoc au sommet des institutions.

Certes, le contexte sécuritaire dans le territoire de Beni, marqué notamment par les exactions des ADF, complique l’action publique. Mais l’insécurité ne saurait tout justifier. Elle ne peut devenir l’alibi permanent de l’inaction, ni masquer l’absence de politiques publiques cohérentes, ni excuser le désengagement budgétaire dans des domaines aussi essentiels que l’eau, la santé ou l’éducation.

Le fait que même des organisations internationales reconnaissent n’avoir jamais observé ailleurs une communauté financer seule un ouvrage de cette ampleur devrait susciter une remise en question nationale. Non pas pour célébrer, une fois de plus, la « résilience » des populations, terme parfois commode pour dissimuler les carences institutionnelles, mais pour interroger les défaillances structurelles de l’État dans la garantie des droits les plus élémentaires.

À force d’exalter l’autoprise en charge communautaire, on finit par banaliser l’irresponsabilité publique. Aujourd’hui, il s’agit d’un forage d’eau. Demain, faudra-t-il que les routes soient construites par cotisation ? Que les écoles soient financées par les parents jusqu’au moindre clou ? Que les centres de santé soient entretenus par les malades eux-mêmes ?

Le forage de Nduani constitue une victoire pour la population d’Oicha. Mais il est aussi, en creux, le révélateur d’un échec institutionnel. Tant que l’accès à l’eau potable dépendra des contributions mensuelles des ménages plutôt que d’investissements publics structurants, le développement restera une charge imposée aux plus vulnérables au lieu d’être une politique nationale assumée.

La solidarité populaire est une richesse indéniable. Elle ne peut toutefois se substituer durablement à l’action publique. En glorifiant excessivement cette « résilience », on risque d’institutionnaliser l’abandon.

Il est temps que les autoritéslancent un programme ambitieux et structuré d’adduction d’eau potable, assurent un financement pérenne des infrastructures hydrauliques locales, garantissent la transparence des budgets sociaux et érigent l’accès à l’eau en priorité nationale effective.

Le forage de Nduani est une victoire citoyenne. Mais il demeure surtout le symbole d’un État en retrait. Un pays ne se construit pas sur des cotisations de survie, mais sur une responsabilité publique assumée.

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