À Kinshasa, les démolitions ordonnées par l’Hôtel de Ville soulèvent une question qui dépasse largement les murs écroulés : peut-on construire une capitale moderne en détruisant, sans alternative, les existences de ceux qui y vivent ?
Démolir, en soi, n’est pas illégitime. Une ville a besoin de règles, d’urbanisme, de normes. Les constructions anarchiques, les occupations illégales, les zones non constructibles posent de réels problèmes de sécurité et d’aménagement. L’État a le droit, et même le devoir d’y mettre de l’ordre.
Mais là où le bât blesse, c’est lorsque les bulldozers avancent plus vite que les solutions. Lorsque les familles expulsées ne savent pas où aller. Lorsque des enfants voient leur maison s’effondrer sans qu’aucune alternative ne leur soit proposée. Lorsque la colère et le désespoir remplacent la confiance.
Les récents affrontements entre habitants et forces de l’ordre, avec leur lot de troubles, de blessés et même de morts selon des témoins, rappellent une vérité simple : une décision administrative mal préparée peut devenir une crise humaine.
L’État démolit-il ce qu’il a lui-même autorisé ?
Au cœur de la polémique, une contradiction qui choque l’opinion :
Comment comprendre qu’un citoyen puisse :
acheter une parcelle légalement,
obtenir un certificat foncier,
parfois recevoir une autorisation de bâtir, pour voir, des années plus tard, son bien rasé en quelques heures ?
Si un terrain est déclaré anarchique, pourquoi le cadastre a-t-il délivré des documents ?
Si la zone est non constructible, pourquoi des autorisations ont-elles été signées ?
Ces interrogations ne relèvent pas de la mauvaise foi. Elles traduisent une fracture de confiance entre l’administration et les administrés. Car aux yeux du citoyen, l’État est un tout. Il ne distingue pas entre le service qui a signé hier et celui qui détruit aujourd’hui.
Le prix du laxisme
Il faut aussi le dire : les démolitions massives sont souvent le résultat d’un laxisme prolongé. Pendant des années, des constructions s’érigent sans contrôle rigoureux. Les irrégularités sont tolérées, parfois moyennant des complicités silencieuses.
Puis, brusquement, la rigueur s’abat. Sans pédagogie. Sans plan d’accompagnement. Sans solution de relogement.
Le problème n’est donc pas seulement la démolition. C’est le contraste brutal entre des années d’indifférence et une application soudaine, presque spectaculaire, de la loi. Cette alternance nourrit l’idée d’une gouvernance improvisée, naviguant à vue.
Prévenir avant de punir
Une gouvernance responsable devrait fonctionner autrement : refuser clairement toute autorisation sur une zone non constructible, informer formellement le citoyen des risques juridiques liés à une parcelle, contrôler dès le début, et non dix ans plus tard, et prévoir des mécanismes de relogement ou d’indemnisation lorsque la responsabilité de l’administration est engagée.
L’État doit prévenir avant de punir, encadrer avant de démolir et alerter avant de sanctionner. Sans cela, l’action publique ressemble moins à une politique d’urbanisme qu’à une sanction collective.
» La loi est dure « pour qui ?
On brandit souvent la formule : « La loi est dure, mais c’est la loi. » Mais une loi crédible ne peut être dure uniquement pour les plus faibles et indulgente envers les défaillances institutionnelles. Lorsqu’une erreur administrative a contribué à une situation irrégulière, la responsabilité ne peut peser exclusivement sur le citoyen.
Une décision peut anéantir en un jour ce qu’une famille a construit en dix ans. Des économies, des sacrifices, des projets de vie. Cela ne peut devenir une banalité institutionnelle.
Rebâtir la confiance
Kinshasa a besoin d’ordre urbain. Mais elle a aussi besoin de justice et d’humanité. La modernisation d’une ville ne peut se faire contre ses habitants. Elle doit se faire avec eux.
Un État fort n’est pas celui qui impressionne par la puissance de ses bulldozers.
C’est celui qui assume ses erreurs, corrige ses défaillances et protège ses citoyens.
Car au fond, derrière chaque mur démoli, il n’y a pas qu’une construction illégale. Il y a une histoire. Une famille. Une espérance.
