Les propos tenus récemment par le porte-parole des Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), le général Sylvain Ekenge, sur les antennes de la Radio-télévision nationale congolaise (RTNC), ont provoqué plusieurs réactions dans l’opinion nationale qu’internationale. En déclarant que « lorsque vous épousez aujourd’hui une femme tutsi, il faut faire attention », l’officier supérieur a franchi une ligne particulièrement sensible dans un pays meurtri par des décennies de conflits et de manipulations identitaires.
Cette sortie, loin d’être anodine, intervient dans un contexte de guerre à l’Est de la RDC, où les discours officiels sont scrutés, amplifiés et instrumentalisés. Pour de nombreux observateurs, elle renforce objectivement le narratif du Rwanda et celui de l’Alliance Fleuve Congo (AFC/M23), qui affirme combattre au nom de communautés tutsies marginalisées, stigmatisées et abandonnées par l’État congolais. Une parole qui, venant du porte-parole de l’armée nationale, confère une portée politique et symbolique lourde de conséquences.
Les réactions n’ont pas tardé, tant au niveau national qu’international. L’ancien sénateur belge Alain Destexhe a relayé ces propos en soulignant leur gravité dans un contexte régional explosif. Pour plusieurs analystes, ce type de déclaration contribue à essentialiser une communauté entière, en l’associant implicitement à une menace, et alimente ainsi la peur et la suspicion.
Du côté de l’AFC/M23, la réaction a été immédiate. Son coordinateur adjoint , Bertrand Bisimwa, estime que ces propos constituent une preuve supplémentaire du discours qu’il dénonce depuis plusieurs années.
« Les FARDC donnent des éléments de justification d’un ennemi éternel qu’elles se sont fabriqué. Cet ennemi a une identité linguistique, physique et ethnique », a-t-il déclaré.
Selon Bertin Bisimwa, le général Sylvain Ekenge « justifie la collusion avec les génocidaires de 1994 » et participe à une rhétorique qui, affirme-t-il, « mobilise l’armée pour une guerre d’épuration ethnique ». Des accusations graves, qui illustrent le niveau de polarisation atteint par le débat.
Au sein de la société civile congolaise, l’indignation est également vive. L’entrepreneur John Kayoki dénonce un discours « inacceptable », tenu non seulement par un haut responsable militaire, mais surtout diffusé sur la RTNC, chaîne publique à forte audience. « Le général Sylvain Ekenge pense-t-il aux Congolais tutsis qui servent sous le drapeau national lorsqu’il tient un discours aussi incendiaire ? », s’interroge-t-il.
Il met en cause la responsabilité éditoriale de la télévision nationale ainsi que celle du ministre de la Communication et Médias, Patrick Muyaya, dont dépend la RTNC. « Doit-on considérer que notre chaîne nationale est devenue une télévision de la haine ? », questionne-t-il, se disant particulièrement sidéré par l’absence de distance critique du journaliste ayant relayé ces propos en plateau.
Pour John Kayoki, il ne s’agit ni d’un lapsus ni d’un simple dérapage. « Chaque fois que la ligne rouge est franchie, nous ne nous tairons pas », affirme-t-il, appelant à ce que la justice s’applique à tous les citoyens, « y compris aux Tutsis congolais ».
Dans un pays où l’ethnicisation du débat public a déjà produit des tragédies, la parole des autorités engage bien plus que leurs personnes. Elle façonne les perceptions, légitime ou condamne, apaise ou attise. À ce titre, la déclaration du porte-parole de l’armée congolaise soulève une question centrale : jusqu’où l’État peut-il laisser se banaliser un discours qui fragilise davantage le vivre-ensemble national et compromet les efforts de paix ? Seul l’avenir nous en dira plus.
