À Kinshasa, un étrange parfum de sélectivité politique entoure désormais la gestion des manifestations publiques. Les réunions interdites, les meetings bloqués, les conférences perturbées s’enchaînent mais pas pour tout le monde. Tandis que l’activité de Jean-Marc Kabund est sèchement annulée, la conférence-débat de Martin Fayulu, elle, a été perturbée, puis finalement tenue en plein air à la Cité Verte. Un contraste qui intrigue, et qui alimente une question de fond : y aurait-il des opposants plus “autorisés” que d’autres ?

Les faits récents montrent un schéma qui dérange : certaines figures de l’opposition voient systématiquement leurs activités interdites, suivies d’interpellations ou de pressions immédiates. Kabund en est l’exemple le plus récent : son meeting n’a même pas dépassé le stade du projet. D’autres opposants connaissent un sort similaire, réduits au silence avant même d’avoir tenté de s’exprimer.

Mais au milieu de ces restrictions musclées, un cas se démarque celui de Martin Fayulu. Sa conférence-débat du 21 décembre à la Cité Verte a été encadrée par un important dispositif policier et militaire, manifestement destiné à empêcher la rencontre. Pourtant, l’activité a tout de même eu lieu, les participants l’ayant déplacée sur la voie publique. De quoi susciter un débat ? Kabund aurait-il pu faire la même chose sans être immédiatement arrêté ?

À force d’observer ce traitement différencié, une idée s’impose : Fayulu pourrait être, volontairement ou non, l’opposant le plus “toléré” par Félix Tshisekedi. Cette situation ne résulte pas forcément d’un soutien particulier, mais elle trouve peut-être son explication dans son héritage politique : en tant qu’héritier de l’influence de Tshisekedi père et fondateur du Camp de la Patrie, Fayulu occupe une position qui le rapproche indirectement du président. Ses activités sont régulièrement perturbées, mais rarement étouffées. Lui permettre de se déployer, tout en le recadrant, offre au pouvoir un double avantage : montrer que la démocratie est respectée, sans pour autant laisser émerger une opposition trop offensive. Pour certains observateurs, cette dynamique pourrait également servir de diversion, en masquant des opérations plus sensibles ou en divisant les opposants en les plaçant sur des terrains inégaux.

La scène de la Cité Verte en dit long. Les forces de sécurité arrivent en nombre, parfois lourdement armées, pour empêcher l’événement. Mais les organisateurs maintiennent l’activité, et Fayulu prononce un discours en plein air, sans que les autorités ne procèdent à une arrestation. Cette incohérence alimente les interrogations :
Pourquoi laisser faire ici, alors qu’ailleurs on n’hésite pas à coffrer à la moindre tentative ?

Les jeunes du MJIC, initiateurs du débat sur le dialogue national inclusif, regrettent d’ailleurs de n’avoir pas pu tenir leur rencontre “dans les conditions prévues”. Le thème loin d’être subversif n’avait pourtant rien de menaçant.

Dans un État où l’espace civique se contracte, l’application sélective des règles devient toxique. Elle brouille la compréhension du public, attise les soupçons, et crée des catégories artificielles :
opposants “gênants”, opposants “contrôlables”, opposants “tolérés”. À la fin, les mêmes questions reviennent, lancinantes :
Qui peut parler ? Qui doit être réduit au silence ? Et selon quels critères ?

Si chaque manifestation, chaque conférence, chaque prise de parole devient un test de la volonté politique, la démocratie congolaise entre dans une zone trouble. Car ce n’est pas tant l’interdiction ou l’autorisation qui pose problème c’est la sélectivité avec laquelle ces décisions sont appliquées. Et tant que cette sélectivité perdure, une certitude s’impose :
le doute continuera de parler plus fort que ceux qu’on tente de faire taire.

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